EMMA, SES MEPHISTOS ET SON SOCRATE
ou
LES CONTES D’EMMA
de
Jean Sibil
1.
Le défi de ce jour.
La porte est tirée doucement mais d'une main ferme, car elle ne doit pas claquer,
pas de bruit surtout, mais si on ne la tient pas jusqu'au bout, elle recule lentement
d'elle-même et reste entrebâillée. Pas de bruit de porte, maman a horreur de "ça",
encore "ça", horreur, bon, ah, bon bon, oh.
Sur la colline aux nombreux arbres fleuris de blanc, ensoleillés par intermittence
au gré de nuages pâles, la blonde Emma, en manteau léger mais en manteau quand même
vu que le froid rôde toujours, d´un bon pas s'éloigne de la maison; elle ne va pas
au lycée, non, pas de cours cet après-midi, mais elle a un but. Précis précis. Important
sans importance.
Loin de la philosophie, sa matière à s'inculquer principalement, laissant en chambre
les fumeux Allemands, les pompeux Anglais, pour se consacrer à sa vie, donc à la
vie, avec l'aide claire des penseurs d'ici, ah, téléphone en poche bien sûr, ou l'événement
à venir ne serait pas… voici les trois endroits du trottoir rebouchés au goudron
noir; elle pose l'arrière du pied droit sur le premier, le bout du pied gauche sur
le deuxième, et les deux pieds sur le troisième, presque mécaniquement, pas tout
à fait mécaniquement : personne d'autre n'agit ainsi, exactement ainsi, toujours
ainsi, et c'est un secret car on ne peut dire à personne une chose pareille, qui
ferait rire, et qui a pris de l’importance parce que personne ne peut ni ne doit
savoir. On en devient ridicule si quelqu'un sait et par conséquent répète. Le secret
se protège par la peur du ridicule, et de la sorte survit. Il est devenu un incontournable
inutile d'Emma. Qui en est parfaitement consciente. Si elle ne faisait pas ce qui
ne lui sert à rien, rien n'irait dans la journée, il serait alors stupide de se demander
pourquoi.
Premiers petits immeubles, vite dépassés et la voilà devant l'ascenseur de la colline.
En attendant son ouverture, elle jette mécaniquement, presque, pas tout à fait mécaniquement,
un coup d'œil vers la route rapide à quatre voies sur sa gauche, plantée sur des
jambes géantes, dominant les immeubles du bas, du fond, et y filent les voitures
multicolores, spectacle changeant continu, comme l 'eau d'un fleuve toujours le même
quoique jamais le même. Emma entre dans l'ascenseur mais ne s´arrête pas au niveau
du métro (partiellement aérien) à mi-colline, elle descend encore, elle descend au
niveau de la rue, au pied de la route du progrès folle de ses petites voitures colorées.
Elle va marcher.
Cette rue est en pente douce, les immeubles de chaque côté sont
de plus en plus hauts, mais nains de la colline, et les commerces rares d'abord,
ensuite se multiplient, prolifèrent.
Emma voit tout sans rien regarder. Elle compare avec son dernier passage, il y a
quinze jours déjà. Tout ne se tient pas à sa place, ou plutôt certains éléments dans
l'ordre général n'ont pas de place, ainsi devant ce café les tables et chaises les
plus à droite, les autres sont fixes, stables, celles-là non ; ou bien à côté de
la Maison de la Presse, l'emplacement foutoir des scooters, motos, vélos électriques,
en fait c'est l'inverse, seuls deux scooters et un vélo sont toujours, presque toujours,
à la même place.
Elle traverse une mini place, avec soin sur la gauche car invariablement ou presque,
près des trois bacs à arbustes poussiéreux et fleurs qu’on a commencé de replanter,
montent la garde quatre saoulards, inquiétants par leur regards, inquiétants par
leurs propos s´ils ont vu une belle fille, inquiétants par leur force physique si
vous passez à proximité; assis par terre, appuyés contre les bacs ; ils se dressent
parfois et exigent "une petite pièce pour manger" ou coursent une fille que l'ignorance
a laissé passer près de leur territoire. Prévenir la police ne sert à rien, elle
est lasse de les admonester, de les emmener au poste, de… à rien. L'une des têtes
est tournée vers Emma, elle crie Emma ne sait quoi ; les autres têtes rougeaudes
se tournent vers elle, les yeux de braise flambent; Emma les voit mais ne les regarde
pas, les entend mais reste sourde ; elle connaît la distance ; quand deux se lèvent
elle est proche du bout de la rue, elle ne presse pas sa marche, c'est inutile ;
elle les entend rire. Elle est passée.
Peu de monde dans les rues décidément. Qui
vous aiderait en cas de pépin ? Le soleil faible s'éteint sur les façades de pierre
dans une rue en pente douce sans commerces. Mais elle n'est pas longue. Voici maintenant
l'Avenue de Mareuil aux prétentieux immeubles de Sociétés et de Banques, en béton
armé, aux façades réfléchissantes. Il y en a de flatteuses, Emma pense à certains
points bien connus d'elle où elle contemple avec un plaisir toujours renouvelé sa
multiplication; l‘apparition de dix-huit Emma en l’endroit de cette rue le plus céleste.
Son pas s 'est ralenti, elle ne regarde plus obstinément, en apparence, le sol quelques
mètres devant elle, elle aime se revoir infime et fragile fantôme des temples de
l'or. Au fait elle n'a jamais pris la photo. Elle revient en arrière, sort son téléphone.
Comme ça ? ou comme… Plusieurs photos, elle choisira à la maison, dans son bureau.
Celle-là elle la montrera à son grand-père, qui habite dans la même maison mais au
dos, comme s’il y en avait deux accolées, d'un côté Emma et ses parents, de l'autre
grand-père et feue grand-mère.
«Tiens, Emma, comment va ta famille où vas-tu d’un si bon pas comment ça va au lycée
quels sont tes projets pour l'année prochaine tu avais passé de bonnes vacances on
ne te voit pas souvent par ici tu n'as pas cours cet après-midi au revoir bien le
bonjour à tes parents.» Elle a ralenti sa marche, cet ami, vaguement ami, de son
père l'a accompagnée sur quelques mètres, elle a répondu poliment mais brièvement
car, a-t-elle expliqué, "elle était assez pressée". Ce n'est d'ailleurs même pas
un mensonge, chaque fois qu'il l'aborde elle a très envie de filer.
Là, on tourne à droite dans une rue sans vie. Vide. Les immeubles vieillots et moches
semblent de grandiloquents et dérisoires tombeaux.
Encore à droite. Plus longue. Avec gens. Essentiellement groupés vers la permanence
du parti politique Ultragauche mais avec des groupes plus petits sur le trottoir
en face. Inévitables les très liants partisans. «Tiens, prends... ça explique juste
nos positions.» «Qu'est-ce que tu penses de la réforme des retraites du président
?» «Tu te vois travailler jusqu'à soixante-cinq ans, soixante-dix ans, voire plus
?» Chaque fois qu’elle passe ici elle a droit au papelard aux grosses lettres bleues
et quelques mots en rouge. Elle ne l'a jamais lu. Elle les dépasse en disant poliment
"Merci". Des regards la suivent, aussi dévoreurs que ceux de la place des saoulards.
Tourne à gauche. Papelard dans poubelle sans profil politique. Mais là-bas, on se
bat ? Deux jeunes gars près d'un vélo tombé. Ils hurlent mais comme ils sont assez
loin, elle ne comprend pas. Elle hésite. Personne d'autre dans la rue. Finalement
elle la remonte au-delà de celle par laquelle elle y est arrivée, et en prend une
autre à gauche, c'est un détour, bien sûr, mais un détour de sécurité. Elle jette
un coup d'œil vers l’altercation : un garçon est à terre, l'autre semble hurler dans
sa direction à elle avec des intonations goguenardes.
Déviation donc mais tranquille, par des rues "normales", ce qui signifie que l'on
ne voit pas de quoi y avoir peur. Mais les fous, les malades, les obsédés sont partout.
Elle passe peut- être entre leurs repaires, là où ils se cachent des Préposés à l'Ordre,
dans la tranquillité, l'ordinaire, le banal... Les rues de déviation se tordent,
fuient la ligne droite, mensongère en soi avec sa promesse de perfection, d'unité
et de franchise, elles aboutissent à une avenue formidable d'espace, de fréquentation
et de hauteur. Emma s‘arrête à l'angle pour la contempler. Il y a là une boutique
à journaux. Malgré elle elle voit une affichette rouge à gros caractères noirs :
"Deux corps trouvés par hasard dans le Parc Chaumont". Deux cadavres. Un assassin...
Voilà précisément pourquoi elle ne regarde jamais, d'habitude, les publicités de
presse. Allez vous sortir ça de la tête maintenant !
Beaucoup de passants pressés silencieux mais Emma sait qu'elle est dans une avenue
parlante. Ici, là, des gens sont arrêtés en bordure du flux, elle les entend. «Avec
le taux en baisse...» «Si on les sifflait, ils...» Elle ralentit son pas, nullement
pour écouter, Emma n'est pas indiscrète, mais pour entendre. Entendre l'avenue, sur
le bruit de fond obsédant des voitures. Et elle jette des coups d'œil rapides vers
les visages des voix. Un homme long à la figure en œuf : «Pourquoi tu ne lui dis
pas ?» Il rit. Plus loin, une femme très peinte : «Elle est jolie, ta femme…» Elle
rit. Dans un groupe grave, une tête d'homme chauve : «Puisque je vous le dis, il…»
Un autre homme du groupe, aux cheveux courts blanchis : «Elle, surtout elle ! Il
faudrait pouvoir la dénoncer.» Une femme du groupe aux traits sévères : «Si seulement
on pouvait dire la vérité !» La vérité. La vérité flotte dans le petit vent printanier...
«J'en ai assez, assez !» Cette voix pleure, Emma n'a pas eu le temps de voir son
visage. Un drame sans visage; de toute façon elle n'a le temps et le pouvoir que
de donner des visages à quelques drames, elle ne peut ni ne veut faire plus. A quoi
cela servirait-il ? Le flux des drames ici est incessant. Car les passants arrêtés
sont dans une protestation. Tous les discours protestent et ils contiennent la peur.
Elle est partout, la peur, elle suinte des gens, des immeubles, des voitures, des
arbres... Des gens par centaines foncent dans la peur. A-t-elle une issue véritable
? Toutes les têtes sont penchées, sauf celle d'Emma, qui les regarde.
Mais elle n'est pas une voyeuse de drames, pas une curieuse de vies, pas une dévoreuse,
elle est la vraie passante, celle qui reste étrangère à tout car elle a un but précis
dans un autre lieu, précis : Emma va à la gare.
Deux cadavres ; peut-être le meurtrier est-il un de ces gens ? Peut-être est il un
évadé de la peur, qui a tué ceux qui l'avaient engendrée afin qu'elle devienne sa
compagne ? Les Préposés de l'Ordre doivent l'attraper pour le faire rentrer de force
dans la vie de lâche.
De le mini place aux saoulards jusqu'à l'avenue affolée tous semblent des malades,
la ville entière serait un immense hôpital où chacun délire. Un évadé par le crime
est recherché.
Elle sort des voix en tournant à gauche. Elle suit, dans la mesure
du possible comme on l’a vu, Le parcours précis des grandes occasions, Celui qu'il
est nécessaire qu'elle suive pour que, à ses yeux, le moment final soit dit (par
elle) exceptionnel.
Elle tourne encore. De la fumée, des cris, des gens attroupés. Un immeuble brûle.
On entend maintenant la sirène des pompiers. Emma s'est arrêtée. Elle ne veut pas
s'approcher. Mais pour atteindre la gare... comment faire ? Une ambulance arrive.
Des blessés, des morts peut-être et deux cadavres laissés dans un parc et deux gars
qui se battent, l'un à terre peut-être mal tombé, et des saoulards sans domicile
fixe qui attrapent les filles passant à proximité, les violent, et l'avenue atterrée
de lâcheté et d'humiliations pour échapper à des horreurs. Qui a mis le feu ? Personne
n'a mis le feu ? Qui est capable d' avoir enfreint les lois de l'horreur par cette
provocation équivalente ? Il faut qu'elle s'approche jusqu'à la ruelle, à droite
certes mais qui rejoint une rue qui va permettre de contourner le feu. Un pan de
l'immeuble s'effondre. Les pompiers arrivent en nombre.
Elle est sur le point d'arriver à la ruelle quand surgissent Charlotte et Bernard,
deux jeunes de son lycée qu'elle connaît depuis longtemps. Charlotte a l'air secouée
: «C'est affreux, dit-elle, on arrivait à la hauteur de l'immeuble sur le trottoir
d'en face quand il y a eu une explosion. - C’est le gaz, je parierais», intervient
Bernard. «Sûrement, approuva Emma par bienveillance, mais il ne faut pas rester là,
on risque de gêner les secours.» Charlotte refuse : «Il faut que je voie, que je
sache ce qui est vraiment arrivé.» Bertrand l'approuve : «On est des témoins, en
fait, la police aura besoin de notre témoignage.» Avec toujours beaucoup de bienveillance
elle leur donne raison et, comme elle est malheureusement pressée parce que grand-père...
elle entre dans la ruelle d'un pas rapide, ruelle étroite, pénible, où il n'y a que
des murs… proches, sales, gris, noirâtres, parfois bariolés de peintures laides,
à… ne pas voir. La conscience d´Emma se ferme à ses yeux, elle ne se rouvre à eux
que lorsqu'elle débouche dans une rue gaie sous un rayon de soleil convalescent,
dans laquelle un homme hurle sur un enfant : «C’est la dernière fois que tu me fais
ça, la dernière fois, tu entends ! Ou...» Des menaces suivent : le chasser, l'abandonner,
le mettre en centre de redressement... A quelques pas, une femme pleure. Emma passe
vite, sans lever la tête.
Le dressage de l'enfant à la maladie pour qu'il survive dans l'hôpital géant grâce
à la peur et à la lâcheté, afin qu’il n’allume pas d'incendie, qu'il ne cache pas
de cadavres dans un parc, qu'il ne soit pas sans domicile fixe, qu'il ne viole pas
les filles, qu'il...
Elle n'est plus très loin, la gare. Emma se débarrasse la tête des morts du jour,
même de l'odeur de fumée, mais voilà que ses yeux involontairement tombent à nouveau
sur l'affichette publicitaire de presse titrant sur les deux cadavres; ces deux-là
elle n'arrive pas à s'en débarrasser, elle les traîne comme deux boulets depuis vingt
minutes ! Le tueur suit peut-être les cadavres dont elle n'arrive plus à se détacher,
moins habile que lui ? Alors il suit Emma…
Mais non, bien sûr. Elle s'est retournée : il n'y a personne, sauf l'homme, l'enfant
et la femme très loin déjà et qu'elle n'entend plus.
Avant-dernière rue. Courte. Qui semble d'abord banale, ce que l'on appelle curieusement
"sans intérêt" (comme si la rareté donnait l'invisibilité), mais les arbres immenses
et déjà en feuilles y dominent des constructions sans durée consacrées à des commerces
au gré de l'offre et de la demande. La vie, le mouvement humain particulièrement
intense pourtant, y affiche sans fard à coups de promotions aux affiches sanglantes,
son caractère éphémère, sa mort vite atteinte.
L'homme aux cadavres fait ses courses, ici peut-être, au milieu des innocents, serviles
de la mort lente. Et tous les monstres qui s'y côtoient, chacun dans l'ignorance
de ce qu'est l'autre... Le haut-parleur mercantile hurle : «Humiliez-vous et vous
serez nourris. Abaissez-vous et vous connaîtrez le bonheur!»
Elle est au dernier passage piétons, celui de l'avenue qui passe devant la gare,
vieux monument rassurant qu'elle voit déjà à deux cents mètres. Un couple qui attend
à sa droite : Elle : «Il y a au moins huit disparus dans l'incendie. - Des morts,
oui, pourquoi n'ose-t-on pas dire, huit morts probables ?», répond-il. A sa gauche,
au téléphone, une jeune fille : «Mais puisque je t'ai dit que je suis dans le bus…»
Derrière, voix d'homme : «Ah, encore !» Voix de femme : «Oui, encore, encore, parfaitement
!» Feu vert de la délivrance.
Emma file vers la gare. Elle échappe à tout.
Quelques mètres devant la façade vénérable de la gare, des travaux aussi durables
qu'elle; en face, des magasins, le fast-food pour jeunes, la station de métro. Emma
n'entre pas dans la gare, elle n'est pas venue pour y entrer, elle avance jusqu'à
l'emplacement prévu, heureusement libre, entre les sorties côté rue du supermarché
et du buffet. Elle est si intensément concentrée que, contrairement à son habitude,
contre toutes ses règles de vie, elle n'a, juste avant d'arriver au monument, ni
jeté un coup d'œil vers la cathédrale, juchée sur sa colline à elle, ni vers la mer
au bas de la ville, encore lointaine.
Emma sort son téléphone. Elle commence de filmer, autour, voilà, puis la blonde Emma,
voilà, qui sous les regards innombrables des malades, dévoreurs, tire de sa main
libre, d'une poche, une cigarette, la met à sa bouche, sort un briquet, allume la
cigarette, range le briquet, et fume en regardant ceux qui la regardent, sans fixer
son regard néanmoins... Et puis c'est assez : elle se filme laissant tomber le mégot
au sol, l'écrasant lentement... Stop.
Maintenant la mise en ligne du défi réalisé. Tic, sur cette icône, toc sur ce bouton.
Emma est vue dans le monde entier.
Elle est satisfaite. Elle l'avait dit, elle l'a fait. Ah !
Maintenant, retour. Et cette fois, elle prend le métro.
2.
Unitéralisme inoxydable.
Bien se souvenir. Là, c'est... et là… Et tous ces mots spéciaux : focale, diaphragme,
machin... comment on dit, déjà ? Filmer au tél’phone est autrement simple, pratique,
et on a des applis qui se chargent de corriger défauts et erreurs.
Emma secoue un bon coup sa longue chevelure blonde pour marquer à ses yeux (elle
se regarde dans la glace de l'entrée) à la fois sa décision et sa résignation à affronter
les grands progrès d'antan.
L´appareil qu'elle emporte en expédition, appareil photo, appartient à grand-père.
Comme il ne sort plus beaucoup, il le lui a prêté, à la grande surprise des parents,
vaguement inquiets pour ce qu'elle allait en faire. Alors Emma s'applique. Va encore
s'appliquer aujourd'hui. Pour devenir une artiste photo, il faut, elle le comprend
parfaitement, connaître, maîtriser toutes les techniques. Bien sûr la technique n’est
pas la création mais... mais petite par exemple elle avait un jour éprouvé le besoin
pour ses peintures de passer du doigt au pinceau… L'appareil n'a pas l'âge de grand-père,
il l'a acheté lorsqu'il a pris sa retraite, donc peu de temps avant la naissance
d'Emma, il est doté d'un fascicule mode d’emploi horriblement casse-tête mais indispensable
pour arriver à... quelque chose... Les conseils de grand-père sont souvent excellents
mais parfois il s'embrouille ; Emma ne le lui dit pas : elle soupire et vérifie tout
dans le casse-tête.
D'abord elle s'était lancée dans la photo en noir et blanc, selon son idée particulièrement
appropriée pour un vieil appareil. De nombreux copains et non copains, même des adultes
- elle n'était pas dupe : ceux qui la trouvent si mignonne - jugèrent ses "créations"
«épatantes» lorsque, avec timidité, elle les laissa voir. Mais très vite les commentaires
valorisants lui apparurent surfaits. Un jour elle présenta son meilleur tirage à
papa comme étant de Marc, un jeune du lycée très coté dit-elle; la critique de papa
fut alors impitoyable et elle renonça définitivement au noir et blanc.
Désormais elle cherchait l’originalité dans les couleurs vives, intenses. Des heures
d'étude avec le casse-tête à portée de main furent nécessaires. Et aujourd'hui elle
se sent enfin vraiment prête à une première grande réussite.
Elle sortait de l'ascenseur de la colline au niveau métro quand son téléphone sonna.
C’était Elisabeth, sa meilleure amie. «T'es loin ? T’as du temps ? - Toujours pour
toi, bien sûr, répondit Emma. - Alors je t'attends au Baobab, d'accord ?» Demi-tour,
rentrée dans l'ascenseur, fin de la descente, et allez, d'un bon pas, parce qu'ensuite
elle a des photos à faire, pas accéléré, elle va jusqu'au café.
Elisabeth est assise à la terrasse côté droit, celui des tables et chaises sans place
fixe, côté aléatoire. Emma se pince les lèvres mais, évidemment, ne fait pas de remarque.
Cela ne
l'étonne pas d'Elisabeth. Non, pas du tout.
Elle s'assied en face, enfin presque, parce que juste en face la chaise ne disposait
pas de quatre endroits exactement au même niveau pour ses quatre pieds ; c'est peu
agréable de se retrouver sur une chaise branlante pour discuter.
Emma s’est déjà assise deux fois à la terrasse de ce café. Une fois quand elle était
encore petite avec maman, qui avait dû faire une course quelconque par là ; une fois
avec grand-père, l'année dernière, parce que rentrant d'une promenade avec elle il
avait eu un coup de pompe. Mais, cela va de soi, de l’autre côté de la terrasse.
«Tu allais où avec ce bidule ?» lui demande Elisabeth en remarquant l'appareil photo
haut de gamme «pour cerveaux torturés» selon elle, riant - bien sûr Emma n'a pas
le cerveau torturé. «Qu'est-ce qu'il y a donc de si urgent ?» demande Emma. «Regarde
!» Elisabeth sort de son sac et pose sur la table un petit objet qu'Emma n'identifie
pas tout de suite. «Qu'est-ce que vous prenez ?» demande le serveur aux yeux chafouins.
Deux cocas. «Qu'est-ce que c'est, cette chose-là ?» Elisabeth explique : il s'agit
d'une caméra à 360 degrés et réalité virtuelle, le résultat se regarde encore aujourd'hui
avec un casque mais cet inconvénient ne durera pas, et le résultat : tu te retrouves
dans tel ou tel endroit avec telle ou telle personne quand tu veux, comme si tu y
étais encore. «Ah oui ? fait Emma en jetant un coup d'œil à son vétéran, et c’est
artistique aussi ?» Elisabeth s'en fout, elle a un grand projet et il fallait qu'Emma
soit là. «Tu veux nous filmer ? » Elisabeth rit. «Je veux te présenter à ma fille.»
Il faut avouer qu'Emma eut une impression bizarre. Une fille ? «Il t’a mise enceinte?»
Elisabeth rit. «Non, pas encore. Mais je veux te présenter tout de suite à Catherine»,
et devant l'air éberlué d'Emma, Elisabeth ravie, enchantée de l'effet produit, explique
: «Ma fille s'appelle, elle s'appellera Catherine. Un jour elle regardera cette vidéo
et elle sera comme avec nous. Elle aura peut-être le même âge que nous aujourd’hui.
Nous serons toutes les trois. Attention, j'appuie sur ce bouton... Catherine, ma
chérie, je te présente Emma, ma meilleure amie. - Bonjour Catherine», dit Emma regardant
la caméra en quelque sorte dans les yeux.
Et la conversation s'engagea et presque
avec l'enfant. Une conversation très naturelle d'une maman et de son amie devant
une enfant née qui était à engendrer.
Caméra de réalité virtuelle rangée, Elisabeth explique qu'elle attend André, son
petit ami. Elle est nerveuse car elle le trouve réticent chaque fois qu'elle expose
ses idées. «Ah, dit Emma, les garçons se croient toujours supérieurs... - C'est pas
ça ; ça, j'm'en fous. Non, i comprend pas certaines choses... il est très intolérant.
- Tiens, je n'aurais pas cru. - Il ne considère pas… mes idées comme... valables.
- Les idées, chacun a les siennes, on est bien libre. - La liberté, répondit sévèrement
Elisabeth, est dans la foi.» Emma se retrouve brusquement devant le mur que leur
amitié longe toujours et se souvient tout aussi brusquement qu'elle était pressée
à cause des conditions optimales pour son appareil photo, son "vieil appareil photo",
dit-elle avec un sourire, et elle s'enfuit sous le regard violeur du serveur chafouin.
Reprise de l'ascenseur; elle arriva devant le métro à l’instant où il partait. Eh,
zut ! Combien de temps à poireauter ? Six minutes ! Et allez donc ! Franchement Elisabeth
l'avait saoulée. Elle a l'air normale comme ça, mais dans sa tête y a plein de bizarre.
Du bizarre qui se promène dans les rues sous un aspect acceptable, un travestissement.
Ah, si chacun avait la tête de ses idées ! Elle sourit en y pensant : il n'y aurait
guère qu’Emma pour se ressemble en étant vraiment elle-même.
La porte de l'ascenseur s’ouvre, Elisabeth en sort, elle a l'air inquiète, mécontente,
fermée, butée. «Ah, t‘es encore là, dit-elle en apercevant Emma, tant mieux. André
m'a envoyé un message; il prétend… il écrit qu'il ne peut pas venir à cause d'un
problème avec son entraîneur au Centre sportif, il faut que tu m'accompagnes. - Il
t'a demandé de venir ?» Elisabeth lui lance un regard angoissé, perdu. «Tu viens
? -…Si tu y tiens... - Me laisse pas Emma. Il y est sûrement, hein ?»
Le métro arrive. Emma a l'impression d'être happée par un drame, elle n'ose pas se
débattre. Et puis si on se défile quand votre seule amie a besoin de vous...
Au Centre sportif Valtois, pas d´André. Elisabeth est sombre. Elle écrit sur son
téléphone, elle envoie le message. Pas de réponse immédiate... Elles attendent en
silence, appuyées contre le mur extérieur du Centre. Enfin, une réponse : Il est
désolé, il a dû filer au Centre commercial Leplein sur une exigence de sa mère. «Ce
n'est pas le plus proche», fait timidement remarquer Emma. «Pas d'importance, répond
Elisabeth d’une voix détimbrée, à pied on y sera vite.» Emma suit , il n'y a rien
à faire d'autre. Oh, elle est presque sûre qu'il n'y sera pas, et alors… Alors ?
Avec le caractère, disons spécial, d'Elisabeth...
Elisabeth marchait devant, à grands pas. Emma suivait, mal à l'aise, se demandant
ce qu'elle devait dire, ou faire ? Envoyer un message à André pour lui expliquer
la situation ?... Elisabeth avait déjà traversé la rue, au rouge pour les piétons
et malgré la circulation intense, Emma espéra qu'elle l'avait oubliée, mais Elisabeth
se retourna brusquement : «Alors !» Et le feu redevint vert pour les piétons. Elle
se hâta, la vaillante, de traverser, puis fit un grand sourire à son amie qui repartit
simplement de son grand pas. Sûr qu'à cette vitesse et en passant par là on irait
plus vite que par le métro...
Soudain Elisabeth s'arrêta net. «Oh», souffla-t-elle, et c'était une sorte de gémissement.
Emma suivit son regard, étonnée... Dans le square en contrebas, sur un banc, André
était en train d'embrasser une fille. Et un baiser qui n'en finissait pas...
Elisabeth restait pétrifiée.
Emma sentait qu'elle devait, absolument devait, dire quelque chose... Mais quoi ?
... Enfin : «Vaut mieux pas y aller, ça servira à rien.» Elisabeth tourna la tête
vers elle, ses yeux étaient comme hallucinés. Elle ne répondait pas, elle fixait
Emma. Soudain elle se mit en marche, mais dans la direction du Centre commercial,
où l'on n'avait pourtant plus de raison d'aller. Emma suit, forcément... On était
en vue du Centre quand Elisabeth s´arrêta subitement et se tourna vers Emma, elle
avait encore des larmes sur le visage, qu'elle ne pensait pas à essuyer. «Ça m’est
égal, dit-elle enfin, je le reprendrai, il me reviendra. Je le connais : dès qu'il
l'aura eue, ce s'ra fini. Il est complètement inconstant. Mais moi je serai là. Malgré
lui je serai toujours là . Il est trop faible pour réussir à m'échapper longtemps.
Il me trompera cent fois. Mais je serai toujours là, toujours !» et elle repartit,
mais s'arrêta vite et revint à Emma : «Pas un mot à qui que ce soit, d'accord ? Que
personne ne sache que je sais. J´ai ta parole, hein ? - Tu l'as, répondit Emma, oui.
Tu peux me faire confiance. - Bon, je te laisse à tes photos, j'ai à réfléchir. Merci
de m’avoir accompagnée.» Elle l’embrassa et s'éloigna d'un pas rapide.
Emma reste pensive, perplexe, gênée, éberluée. Elle se dit que Catherine naîtrait,
oh que oui, et qu'elle aurait beaucoup de problèmes avec son papa André.
Il fallait quand même au moins une photo... pour justifier la sortie. Elle se contenta
de l‘entrée du Centre avec des papiers par terre, les poubelles sur les côtés, des
inconnus qui entraient, sortaient... Coloré, ça oui. Esthétique sûrement avec un
appareil spécialisé en esthétique. Oh... et puis... hein ?
Elle prit le métro par rentrer chez elle.
3.
Une enquête difficile.
Emma, pressée d'aller à son cher cours de philo - elle avait malheureusement manqué
le précédent, mais de peu -, se hâtait de rejoindre l'ascenseur de la colline pour
prendre le premier métro qui voudrait bien passer, quand elle aperçut Madame Rochasse
qui en venait, qui accéléra le pas à la vue de son mari descendu à sa rencontre et
se jeta dans ses bras. Vrai baiser gênant pour les autres. Et ils repartent enlacés.
Madame Rochasse est blonde mais pas comme Emma, un blond foncé si l'on peut dire,
il évoquerait plutôt les boutons d'or, ces minuscules fleurs soleil du début du printemps
; surtout elle a les yeux gris au-dessus d'un impeccable nez droit ; des yeux gris
mais pas tristes du tout, au contraire ; dans ses périodes joyeuses Madame Rochasse
a le gris qui chante, on ne peut les fixer, subrepticement cela va de soi, sans se
sentir le cœur en fête. «Quel âge a-t-elle ?» se demande Emma en attendant son métro.
La trentaine, non ? Et son mari... au moins dix ans de plus.
Il a un aspect triste et imposant, dû en partie à ses vêtements, le "riche Rochasse"
comme a dit une fois maman; stricts et sombres, ses vêtements ; et lui, l'aspect
assez sévère... en fait, carrément sévère. Mais si attaché à sa femme que les gens
en oublient sa sévérité apparente et sa richesse pas si apparente mais très réelle
: il s'agit d'un banquier d'importance.
Ils habitent une belle maison de la colline,
à au moins deux cents mètres de celle des parents, et c'était le but d'Emma petite
dans ses essais en vélo, la fin triomphante d'une grande course, qui bien sûr a rapetissé
avec les années. Une belle maison que l'on aperçoit seulement de la rue derrière
les arbres de son parc, devenus grands mais quand Emma était petite on la voyait
encore bien. Le parc a des buis magnifiques taillés en formes géométriques : ronds,
triangles, cônes, carrés, en alternance. Rien à voir avec le jardin de papa, juge
d'affaires passionné par les essais divers de plantations, la recherche d'effets
de décor par la répartition judicieuse de légumes et de fleurs ; maman n'y met jamais
le pied ; elle, habile décoratrice professionnelle, elle déclare qu'elle n'a pas
le temps pour une distraction pareille, elle n'a d'ailleurs jamais le temps pour
rien.
Elle salue les Rochasse, maman, oui, elle utilise son salut poli, autrement dit :
neutre. Correct froid, pas engageant. Ils ne se sont, au souvenir d'Emma, jamais
adressé la parole. Juste des saluts polis de part et d'autre. Pourtant maman avec
les gens qui ont les moyens de la décoration est vite chaleureuse et elle sait créer
le contact. Papa en rit : «Ta mère est une redoutable professionnelle.» Une redoutable
de la sympathie.
Madame Rochasse se prénomme Christine. Emma a entendu Monsieur Rochasse lui dire
: «Christine, ma chérie.» Lui est sans prénom.
Le soir même Emma pense à poser quelques questions à maman sur ces "voisins mystérieux
pour elle". Maman était occupée à... sur un abat-jour, à…? Elle lève un œil limite
aimable vers sa fille : «Qu’est-ce qui te prend de t’intéresser à ces gens- là ?
- Ben, j'les ai vus aujourd'hui je te l'ai dit. - Quoi ? ce n’est pas la première
fois. - Oh, non... y a des questions qui me sont v’nues en les regardant. Il a l’air
toujours si amoureux... On n'imagine pas papa agir comme ça avec toi.» Il y eut un
petit rire de maman, l'idée l'amusait visiblement beaucoup. Et puis un silence. «Alors
?» s'impatiente Emma. «Quoi ? Ah... Un homme bien. Tu peux lui dire bonjour. - Mais
je l'ai toujours fait. Comme toi. - Un homme bien, tout le monde le pense. - Et elle
? demande Emma espérant par cette plaisanterie obtenir quelque renseignement. - ...La
femme d'un homme bien», répond froidement maman. Et ce fut tout, elle avait du travail.
Emma était désormais carrément intriguée. Elle alla voir papa qui, à peine rentré
du boulot, l'oubliait dans son jardin. Emma eut droit d'entrée à un "qu'est-ce que
tu veux ?" circonspect. Il plantait. Des trucs à planter attendaient leur tour en
rang dans l'allée proche. Après lui avoir répondu aimablement qu'elle venait juste
le voir, elle raconta qu'elle avait croisé le "riche Rochasse" et son épouse. Elle
avait l'air d'une femme très agréable, il ne trouvait pas ? Papa plantant lui demande
: «Elle était comment aujourd'hui ?» Question curieuse mais elle répondit en détail,
attendant en retour toutes les explications désirées. Mais il y eut un silence. «Alors
?» Il se redressa, la regarda, se mordit la lèvre inférieure, signe chez lui de réflexion,
et se décida. «Les apparences sont parfois une vérité plus vraie que la vérité...
- Ah, fit Emma sidérée. - Il peut être judicieux de croire ce que l'on voit. Et par
conséquent de s'en tenir là.» Il se remit tranquillement à planter comme s 'il avait
fait une réponse. Emma, déconfite et pas contente, s'en alla, retourna vers maman
qui ne la vit absolument pas, enfin, avec un soupir d'exaspération le plus fort possible,
gagna sa chambre dans le vague but d'y travailler à... Le chat de la maison, Ptigrizzli,
était déjà en place et en rond sur le lit. En la voyant entrer il bâilla un grand
coup, et, comme elle le caressait et s'apprêtait à lui exposer l'attitude indigne
des parents, s’endormit.
Elle ne pensait plus à l'énigme Rochasse, sans l'avoir oubliée, quand, des semaines
plus tard, elle les revit. Ils allaient dans sa direction donc elle les suivait,
puis ils prirent la rue qui monte à la cathédrale et, sans l'avoir décidé, sans raison,
elle continua de les suivre.
Ils entrèrent par le porche droit, celui surmonté du
bas-relief des Vierges folles et des Vierges sages, et Emma, puisqu'elle était venue
jusqu'ici, entra aussi. Il ne lui était pas venu à l'esprit qu'ils auraient pu la
remarquer, elle se sentait invisible.
Ils étaient allés à quelques sièges d'un confessionnal. Une femme âgée attendait
déjà. Enfin ce fut leur tour, et Christine entra dans le confessionnal. Emma, appuyée
contre un pilier, ne songe même pas à partir. Les souvenirs revivent des diverses
fois où maman l'a amenée ici… Grand-père aussi, mais juste une fois, peu après la
mort de grand-mère. Tout à coup elle s'aperçut que Christine agenouillée priait;
elle était donc ressortie sans que, noyée dans des bonheurs passés, elle le remarque.
Monsieur Rochasse n'avait pas bougé. Enfin sa femme se redressa, vint à lui, lui
donna la main et ils repartirent. Une fois dehors il la serra contre lui et ils redescendirent
la petite rue touristique en amoureux.
Emma était perplexe. Elle avait aussi manqué un cours, zut, et puis pas zut, parce
qu’arrivée en Terminale avec un an d'avance, pour faire plaisir aux parents, elle
n'avait aucune envie de se retrouver à l'université avec des vieux partout. Mais
elle avait peu de chance de rater l'examen final. Emma se sentait bien dans la vie
qu'elle menait. Elle aimait sa colline au point d'avoir renoncé à un petit ami trop
insistant pour y venir la voir. Du reste il ne plaisait pas à maman. Elisabeth non
plus d'ailleurs, qui avait vite renoncé d'elle-même à se risquer dans le sanctuaire.
Après avoir présenté l'excuse d'une panne de métro, que l'autorité ne fit pas semblant
de croire, et avoir été présente en rêveuse à deux heures de philo sur les fumeux
Allemands (elle s'était "spécialisée" en Platon), elle put enfin retrouver sa liberté,
fuir l'enfer du savoir mort, et regagner sa colline.
Maman ne faisait rien. Allongée dans une chaise longue sur la terrasse, car le temps
ce jour était presque estival, elle contemplait, apparemment, les arbres et le ciel.
Emma vint s'asseoir tout près d'elle et lui raconta la scène de la cathédrale. Vraiment
cette Madame Rochasse-là lui avait semblé toute différente de celle de la fois précédente.
«Dis-moi, qu'est-ce que tu en penses ?» Maman lui lança un regard oblique pas aimable
: «J’en pense que j'ai reçu un coup de fil de ton lycée qui ne m'a pas fait plaisir.
Et que chacun doit s'occuper de ses affaires. Toi en particulier en ce moment.» Emma,
décontenancée, bredouille une vague excuse, reste un petit moment, puis, devant le
silence glacial de ma, s'éclipse.
Elle alla proposer son aide à papa en son jardin. Il eut droit à un coup d'œil ironique
: «Pourquoi tu as manqué ce cours ?» Alors elle lui raconta la scène de la Cathédrale.
Il se mit en souriant à raconter ses souvenirs des moments très religieux d’Emma
petite ; cela l'amusait bien. «Oui, oui, dit-elle agacée, mais les Rochasse ?» Il
réfléchit tout en piochant, enfin il déclara : «Parfois une même femme n'est pas
la même. Et alors ?» Toujours clair, papa. Elle insista. Finalement il ajouta ceci
: «Il y a eu une crise, mais qui n'en a pas eu ? et puis elle est restée. Voilà.»
Emma n'en tira rien de plus, même en l'aidant effectivement à jardiner.
Elle les aperçut, les Rochasse, de loin, plusieurs fois sans rien remarquer d'inattendu,
jusqu'à ce samedi où elle allait prendre l'ascenseur de la colline sens descente
et les vit dedans tandis que la porte se refermait. Trop tard pour elle, mais l'aspect
de Christine l'avait frappée : on aurait dit... on voyait une femme d'affaires. Oh,
très différente de Christine rieuse et de Christine pieuse… Vraiment.
A son tour elle peut prendre l'ascenseur. Où étaient-ils passés ? Déjà avec... d´avance...
non mais, elle n’allait pas les suivre ! Quel savon de ma si elle l'apprenait ! et
ma a le chic pour apprendre ce que l'on ne veut pas qu'elle sache. Emma regardait
la démarche de Christine : assurée, régulière. Monsieur Rochasse ne lui donnait pas
la main, ne l'enlaçait pas : autre Christine, alors autre Monsieur Rochasse. Mais
lui il avait la logique pour lui.
Elle vaqua aux courses programmées. Questionner ma de nouveau ?... Aïe. Ou pa ?...
La clarté de ses réponses... Emma décida d'aller voir grand-père en rentrant, il
serait peut-être dans un bon jour, jour où la mémoire surnage, voire un jour où elle
est un fleuve. Afin de mettre tous les atouts de son côté elle pensa à lui acheter
son gâteau préféré, une religieuse chocolat, et fuyant les regards déshabilleurs
d'un couple sirotant des cafés à l'une des trois tables de la terrasse elle mit le
cap sur chez elle.
Grand-père prenait l'air devant sa porte assis sur sa chaise de paille, Ptigrizzli
était accroupi non loin : devenu vieux lui aussi, lui qui avait été petit avec Emma,
il passait désormais presque tous ses après-midis ici. «Oh oh, un gâteau ! Et une
religieuse chocolat !» Il riait. «Que désire donc savoir ma petite-fille!» Avec lui
Emma ne prend pas trop de détours, elle sait qu'il préfère les comportements vrais.
Elle lui raconte ses rencontres, de loin, avec les Rochasse. Il reste rêveur un moment…
Puis raconte.
«Ce que je sais le mieux, ce que tout le monde sait le mieux, c’est si connu que
chacun croit y avoir assisté à force de l'avoir entendu raconter et de l'avoir raconté...
et d'ailleurs je l'ai peut-être vu... c'est le coup de foudre... il y a des années...
quatorze quinze ans… du banquier Rochasse pour la rieuse Christine, il avait déjà
trente-sept ans, elle vingt-deux, ce détail des âges est un incontournable de leur
histoire, donc le souvenir non-souvenir de tous ses raconteurs est précis. Oh mais
un vrai coup de foudre ; il était fasciné, pétrifié ; elle riait ; et puis elle partit,
ne comprenant pas cet homme bizarre qui la fixait éperdument comme l'assoiffé du
désert fixe un mirage ; mais il se dépétrifia et la suivit. De temps en temps elle
s'arrêtait, le regardait, attendait, mais il s'était arrêté aussi. Finalement c'est
elle qui rebroussa chemin jusqu'à lui. Elle lui dit presque fâchée : «Qu'est-ce que
vous me voulez?» Il restait muet, aveuglé de cette vision qui parlait et dont la
voix avait l'enchantement du visage. Elle répéta sa question... et le sévère Rochasse
put seulement articuler cette prière : «Ne me chasse pas.» Ils sont restés un moment
silencieux, face à face ; enfin elle dit : «Je vais par là, je rentre chez mes parents.»
Et il l'accompagna... Le mariage a eu lieu un mois et demi après. L'histoire à raconter
bien connue est précise : un mois et demi. On les voyait souvent, lui le banquier
sévère, elle la gaieté heureuse. Mais un jour, à cause de la différence d'âge et
de nature, il y eut une crise… une scène affreuse. Elle partit. Il tenta de se tuer.
Elle l'apprit, revint vite. De nouveau comme avant. Puis elle repartit. Il allait
craquer, selon des témoins sûrs, ses employés à la maison et à la banque, quand elle
revint, mais plus mûre, très "femme d'affaires", enfin tu as vu, toi aussi, bien
la même de visage, de voix, de taille... Ensuite elle a été en alternance l'une ou
l'autre. Puis il fut seul ; le chêne commença à s'effondrer. Elle revint. Et un beau
jour on le vit à l'église. Jamais on n'y avait vu Monsieur Rochasse. Jamais. Il l'accompagnait.
Elle était bien elle-même mais... tout à coup très croyante. Bizarres la nature et
la non-nature humaines. En tout cas il avait retrouvé le bonheur. Il s'accommodait
de ses changements. Il était tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre, tantôt avec
la troisième... Brusquement il y a eu une autre crise, mais de celle-là on ne sait
rien, quasiment rien…» Grand-père se mit à rêver, Emma l'embrassa, fit une caresse
à Ptigrizzli et fit le tour de la maison pour retrouver sa chambre.
Quelques jours plus tard elle en parle à Elisabeth, sa meilleure amie, elle finissait
toujours par lui parler de tout. Sur la Christine religieuse, Elisabeth tiqua : «Esprit
religieux ? Oui, mais spécial d'après ma mère… Je n’en sais pas plus ; elle a décidé
de ne plus faire le ménage chez ces gens un peu après la grande crise. - La grande
? fit Emma étonnée. Je m'y perds. - Celle avec la religieuse, justement. Du moins
en partie. Ma mère dit à mots couverts qu'elle a vu ce jour-là les trois personnalités.
- Ensemble ? s´étonna encore Emma. - Je n’en sais rien. Elle n'a jamais voulu en
dire plus. Elle déclare que, après tout, ce ne sont pas ses affaires. - Mais vous
voyez les Rochasse à l'église… - On est tout devant, on ne voit que l'autel et le
prêtre.» …De quoi méditer... Selon le témoin femme de ménage mère d'Elisabeth, le
sévère, calme et pondéré Monsieur Rochasse avait hurlé, menacé d'appeler la police…
Menacer sa femme de la police... puis il fut seul, mais la femme de ménage revenait
aux jours et heures prévus. Il dépérissait. Il n'allait plus travailler. Il marchait
de long en large du matin au soir, et peut-être la nuit, il marmottait, il ne mangeait
plus, il délirait. Un jour, la mère d'Elisabeth ne s'y attendait vraiment pas, Christine
était là, rieuse, joyeuse; et Monsieur Rochasse était redevenu lui-même. La mère
d'Elisabeth prévint que... trop de travail… cette maison-là était loin de chez elle…
et que par conséquent...
Emma rêvait souvent à ce mystère; quand elle revit la rieuse Christine qui répondit
aimablement à son bonjour, elle n'y tint plus et retourna voir grand- père.
Il était assis au même endroit mais Ptigrizzli était sur ses genoux. «Oh oh, dit-il
en souriant, pas de gâteau aujourd’hui. Tu n’es pas venue agrandir ton savoir ? -
Si, répondit Emma franchement, je n’arrête pas de penser à cette histoire des Rochasse,
il faut que tu crèves l'énigme comme on crève un abcès. - Ah, joli, dit grand-père
qui apprécia l'effort d'expression de sa petite-fille. Bon, puisque me voilà médecin…
- C'est la grande crise que je ne comprends pas, la dernière d'ailleurs, celle où
il a menacé sa femme de la police. - Tu en es là ! Bravo. La solution est simple
: elle est trois. - Ça, je sais, mais… - Ou si tu préfères, elles sont une. - ...Quelle
différence y a ?» Il rit, puis en prenant bien son temps pour l'impatienter, il raconta
: «Christine s'était vraiment attachée à son un peu vieux mari mais une vie trop
ordonnée, trop stricte, trop refermée sur soi l'étouffait. Elle ne se sentait plus
vivre. Alors elle s'est révoltée. Elle voulait sortir de la tombe. Et elle a fugué
une première fois. Je ne sais pas à quel moment précis elle a croisé la route de
la femme d'affaires, ni comment ça s'est passé entre elles, mais ce qu'il y a de
sûr, clair et net, c'est que celle-ci était son sosie . Moins le nez qui n'était
pas un nez droit. Mais la chirurgie esthétique a arrangé cette petite "erreur" de
la nature. La femme d'affaires était en pleine catastrophe financière, Christine
qui disposait des comptes privés de son riche mari pouvait l'aider sans même qu'il
le sache… elles se sont entendues, à l'évidence. Mais le mari ne savait rien. Il
a dû s'étonner quand même, hein ? Forcément, des changements de comportement… Son
amour s'est adapté. Tantôt l'une tantôt l’autre ; oh, pas si immoral car la femme
d'affaires, elle aussi, on le déduit de la suite, s'est attachée à lui… Mais même
avec une alternance, parfois c'était difficile qu'il n'y ait pas d'absence… Quand
ont-elles découvert la troisième, la croyante fanatique catholique... et comment
? La ressemblance cette fois n'était pas si évidente, il en a fallu de la chirurgie
! Mais ce qui m'épate, moi, tu le devines, c’est qu'elles aient réussi à convaincre
cette fille. Elles ont dû exercer une sorte de chantage : elles, les folles, elles
finiraient par abandonner Rochasse qu'elles aimaient pourtant; si elle, elle ne comblait
pas le vide de temps en temps elle serait aussi responsable et coupable de sa mort.
Car il en mourrait. Un drôle de chantage. Mais la troisième ne doit pas être une
intello. En somme, par foi, très dévouée pour sauver, elle est venue jouer l'intermittente
du spectacle. Et avec elle, il fallait s'y attendre, Rochasse s'est aperçu de la
différence, il a compris. Et ce fut la grande crise. Il paraît que ce fut le seul
jour où elles vinrent toutes les trois dans sa maison. Elles y furent ensemble… Et
peu de temps après il n'y eut plus jamais qu'Elle.»
Emma, pour se remettre de ses émotions, alla chercher des boissons dans le frigo
et resta un bon moment avec grand-père, mais sans beaucoup parler. Dans sa tête défilaient
les reconstitutions...
En repassant de l'autre côté de la maison, elle vit pa en grande réflexion devant
un lilas poussif. Elle alla à lui : «Alors, dit-elle, elles sont trois !» Il la regarde,
étonné, puis se souvint et sourit : «Surtout ne va pas en parler à ta mère. - Oui,
mais je sais qu'ils ont des enfants… - Parfaitement, trois enfants. - Alors il les
a de qui ? - Mais de sa femme, voyons. - Oui, mais de laquelle, je veux dire ? -
Ils sont bien de lui et d'Elle.s Les enfants ne sont plus petits : ils sont au collège,
tous les trois, et tantôt ils sont chez papa, tantôt chacun vit chez sa maman.»
4.
Quand Vulcain rentabilise Vénus.
Casque sur tête oreilles, «ohi ohé les matelées», Emma, «quasi-da, orphi-da, méta-da»,
ascenseur de la colline sans bruit comme ça, «rontapla pla pla», va-va-va au trail-travail-tralalavail
au lycée, «orphi-da, movi-da, visu-da» - «Bonjour», dit une voix hors casque. Emma
ne l'avait pas vue, cette dame. Elle répond mécaniquement : «Bonjour». «On a presque
le même casque (Et en effet…), nous devons avoir les mêmes goûts. Qu'est-ce que tu
écoutes? - ...Un groupe de filles coréennes», répond timidement, mais inexactement,
Emma. «Ah, je connais, j'adore.» L’ascenseur s'arrête au niveau métro, Emma descend
sans regarder la belle jeune femme qui a été si vite si familière, inquiète à l'idée
qu'elle descende aussi, la suive... Mais non. «Orphi-da, musé-da, méta-da»…
En fin d'après-midi, rentrée, elle ne peut s'empêcher d'en glisser un mot à ma. «Madame
Vanve était dans l'ascenseur quand je suis partie, elle m'a dit bonjour et m'a demandé
ce que j'écoutais comme musique.» Ma fait sa grimace de ma-pas-contente. «Oui, je
sais ce que tu m'as dit. Mais faut bien être polie. - Bien sûr... Bien sûr. Tu l’évites,
hein ? Pas de blague. Fais attention quand tu marches, regarde qui est proche, et
écarte-toi à temps, tu marches comme une aveugle lorsque tu as ce truc aux oreilles.
- Oui, mais pourquoi je dois l'éviter ?» Ma fait celle qui n'a pas entendu, très
affairée.
Alors elle va voir son père qui lit un journal, il l'écoute avec attention et bienveillance
comme toujours, et lui dit : «C’est juste, il est temps que tu saches. Demande à
ta mère.» Et se remet à lire son journal.
Emma, furibonde, fait le point. Son petit monde connu est peuplé de premiers rôles
et de figurants inconnus. Elle y vit selon des directives dont elle s’aperçoit petit
à petit qu'elle ne connaît pas l'origine... Même ma, elle apprend parfois, par hasard,
des choses, des anecdotes, sur elle, et si elle n'opposait pas une solide barrière,
elle devrait remettre en question l'idée qu'elle a d'elle. En fait… même sa mère
elle ne la connaît pas bien; qu'importe ? Si l'idée qu'elle en a est fausse pour
les autres, elle est vraie, elle est la vérité pour sa fille, n'est-ce pas ? Mais
Emma se sent un peu perdue : être entourée, cernée d'inconnus dès qu'elle met le
pied dehors… parce que les inconnus de la maison ont mérité par leurs efforts pour
elle qu'elle accepte l'image qu'ils lui ont donnée d'eux, mais les gens, les étrangers
du dehors...
Elle aperçoit grand-père mais ne s'approche pas car, après tout, il est si vieux,
il a vécu si longtemps avant qu'elle ne vienne au monde, qu'il doit être lourd de
secrets, secrets à jamais pour elle ; elle l'a toujours connu vieux mais, évidemment...
ah, il a dû en faire des vertes, des pas mûres, des rouges, et des… Ptigrizzli, son
chat, sur son passage, la salue d'une caresse ; elle l'examine gravement : «Et toi
qui te balades toutes les nuits, hein ? Si tu racontais… Mais non ; j'aime mieux
ne pas savoir.»
Doit-elle avoir les limites du passé de ses parents ? Leurs vies ont construit des
murs, parfois de simples grillages car on voit à travers, parfois des haies car on
se sent si bien derrière que les oiseaux s'y posent et y chantent. Mais quoi ? Emma
se sent de taille à faire des brèches et à découvrir, superficiellement bien sûr,
les autres mondes proches. Cette Madame Vanve se prénomme Viviane, elle le sait car
le prénom est sur sa boîte aux lettres. Le mari : Albert.
Et puis… rien. Et puis, à quelque temps de là, Emma, qui se dirige vers l'ascenseur
de la colline et ne pense à rien son casque lui chantant aux oreilles, croise Madame
Vanve, sur l'autre trottoir, et celle-ci, oui, parfaitement, c'est à ne pas croire,
celle-ci, de la main, lui envoie un baiser que la main est allée cueillir sur ses
lèvres souriantes, presque riantes. Emma, complètement éberluée, n'entend plus sa
musique et se retrouve au lycée sans savoir comment elle y est venue.
Viviane est une pulpeuse auburn aux regards caressants, un peu languissants toujours,
aux lèvres étonnamment gonflées, trop gonflées, certes distinguée, elle et son mari
ont les moyens de la colline, mais d’une distinction… qui peut envoyer un baiser
à une belle fille en pleine rue... Des formes si parfaites… hein ?... il y a de la
chirurgie esthétique dans sa beauté... hein ?... Mais, même avant, elle était gâtée
par la nature. Puis la chirurgie l'a gâtée à son tour. Le résultat attire irrésistiblement
; elle ne se promène pas pour ne pas être regardée, elle n'a pas cherché à se rendre
discrète. Elle adore être examinée, être une provocation vivante... Supposition,
Emma, ce sont des suppositions !
De retour après les cours, elle constate que ma semble de bonne humeur, elle a encaissé
une forte somme pour la déco d'une villa de vingt-cinq chambres, un palais d'aujourd'hui,
plus loin sur la côte, très près de la mer, avec plage privée et, par conséquent,
barricadée des deux côtés du chemin du littoral. Est-ce qu'elle pouvait ne pas lui
parler de l'événement ? Ah… le temps va changer... Mais ce ne sera pas l'orage comme
si elle était déjà de mauvaise humeur.
Ma entendant l’anecdote brillamment racontée par sa fille, pâlit. Mais vraiment devient
d'un blanc de suaire. Du coup Emma reste interdite. «Tu l'évites, tu as compris ?
Tu l'évites absolument. - Mais pourquoi ? proteste faiblement Emma. - Tu l'évites,
c’est tout !» Il y eut un silence. Enfin ma comprend la nécessité d'ajouter une explication
pour une fille aussi grande : «Ce n'est pas une femme convenable. - …Ah bon ? - Pas
convenable. Je ne veux pas que tu la laisses t'approcher, c’est clair ? - Mais pas
convenable, en quoi ? - Il faut éviter les pestes. Cette femme est une maladie morale
ambulante. Elle est contagieuse. - Mais, maman, si elle est dans l'ascenseur, et
que... - Tu prends l'escalier, l’interrompt brusquement sa mère ; ou tu prends ton
vélo pour aller au lycée ; depuis qu’on te l'a offert, le pauvre, il doit en avoir
marre du garage.» Et ma s'en va. L'entretien est terminé. Emma n'en revient pas :
elle n'a rien fait et elle est punie : elle doit prendre l´escalier ou alors le vélo…
certes un vélo électrique qui monte bien la colline mais au lycée un vélo pareil
il serait volé dans les vingt minutes… ma ne se rend pas compte… Quoi ! des gens
de la colline, riches, infréquentables ! et pourquoi ? Emma n’en sait toujours rien.
L'inconnue ma avait érigé un mur avec de l'autre
côté Madame Viviane Vanve. Ordre
de ne pas franchir le mur, lycéenne. Ooooh...
Dans l'incertitude, Emma se risque à interroger son père. «Que t'as dit ta mère au
juste ?» Elle lui raconte et se justifie en même temps pour être venue "l'embêter".
«Tu ne m’embêtes jamais, répond pa, tu m´embarrasses souvent avec tes questions depuis
que tu deviens grande, mais tu ne m'embêtes jamais. Bon, pour madame Vanve... Elle
n'est pas d'origine riche, pas bourgeoise du tout d 'origine ; son père a filé quand
elle était encore gamine et, franchement, ça a été sa première chance, la deuxième
a été son étonnante beauté. J'étais plus âgé certes mais quand je la rencontrais,
mon cœur toquait à sa porte pour que je m'arrête et lui parle. Mais je ne l'intéressais
guère ; à ce moment-là j'étais déjà marié avec ta mère. - Tu aurais trompé maman
!» Il rit. «Viviane, à cette époque, ne cherchait pas un amant mais un mari. Riche.
Je ne l'étais pas vraiment. Et puis un divorcé n'est qu'un pis-aller. Bref, ta mère
a été renseignée et nous avons eu une explication qui… m'a ramené à la raison. -
C'est vrai qu'elle est belle, mais maman je trouve... - Viviane… Sa beauté d'aujourd'hui
n'est que le fantôme de celle qu'elle fut... J'ose à peine m'en souvenir… Un jour
on a appris son mariage avec Albert Vanve. Un couple imprévisible. Lui, tu l'as déjà
vu, n'est-ce pas ? Qui aurait pu même imaginer… - Tandis que toi ?… - J'étais, paraît-il,
en tête des paris, ma chère fille. Heureusement tu es née. - Tu as quinze ans de
plus qu’elle ? - Oui, ma chérie, et cette histoire, elle, en a seize... Lui, il est
plus petit qu'elle, il a une figure de bouledogue, un torse rabougri... quel couple…
Mais son père était le propriétaire PDG d 'une importante entreprise du bâtiment,
très prospère. Ceci explique cela. S'en est-il aperçu à l'époque ? La beauté aveugle
ceux qu'elle veut perdre. Il fut pris dans les filets de la miss, ah je ne t'ai pas
dit ? elle fut miss de la ville, miss régionale mais le père Vanve exigea qu'elle
renonce à être miss France. Et jusqu'à sa mort, il n'y eut rien à dire. Vulcain fut
heureux. Et on supposa, comme il convenait, que Vénus l'était aussi.» Pa se tut.
«Ah, fit Emma, je comprends maintenant, pourquoi maman... - Pas du tout, répondit-il
un peu brusquement, mais c 'est plutôt à elle de te raconter la suite. - Ah ? - C'est
délicat. Une mère explique plus facilement certaines choses à sa fille.» Et on en
resta là.
Emma alla faire un tour du parc-jardin pour réfléchir. Mais sa réflexion tournait
en rond. Elle pensait à vide faute d'avoir suffisamment d'éléments, de briques pour
construire, pour tenter une reconstitution... Elle aperçut grand-père… certes une
mine de renseignements mais elle détestait le gêner, et cette fois, probablement...
elle lui fit un petit signe auquel il répondit gentiment et alla dans sa chambre
affronter ses livres.
Avec Elisabeth la question ne se posait pas, Elisabeth n'était jamais gênée par rien.
«La Vanve ? Je sais juste qu'elle a trompé son mari. Ma maternelle m'a donné les
mêmes bonnes règles de comportement que la tienne à toi. - Mais y a pas une raison
? T'as pas demandé ? - Si, ´videmment. Elle m'a dit que la Vanve est un succube incube,
vlan… je suis allée chercher dans le dictionnaire. - Et qu'est-ce que tu as trouvé?
interroge Emma les yeux ronds. - Succube : un démon qui prend l'apparence d'une femme
pour coucher avec des hommes ; incube, un démon qui prend l'aspect d'un homme pour
couche avec des femmes.» Drôle de précieux renseignement. Elisabeth, avec deux ans
de plus qu'Emma, puisque celle-ci était en Terminale avec un an d'avance et elle
avec un an de retard, n'avait pas pu avancer d'un pas dans la découverte de la vérité
et n'avait pas trouvé de brèche dans le mur.
Dès le lendemain elle aperçut Viviane la devançant vers l’ascenseur; décidément elle
qu'elle ne rencontrait presque jamais jusqu'à présent devenait une habituée de ses
horaires... Vaillamment elle prit l'escalier. Du coin de l'œil elle vit que Viviane
riait. Et puis elle l'entendit : un petit rire ironique, méprisant. Elle se sentit
blessée, ridicule, humiliée.
Le soir, au repas, elle voulait en parler, elle ne se décidait pas à en parler. Les
parents sentaient la tension. Ils attendaient qu'elle se décide... ils attendaient...
Finalement on arrivait au dessert quand pa dit brusquement : «C'est du nouveau ou
c’est toujours la même histoire qui te turlupine ? - La même», répondit Emma d'une
petite voix. Et elle raconta ce qui s'était passé vers l'ascenseur. Pa se tourna
vers sa femme et déclara fermement : «Il faut que tu lui dises tout. - Pourquoi moi
? Pourquoi pas toi ! répliqua ma avec agacement. - Tu sais bien que certaines explications
seront moins gênantes entre femmes. Aussi, étant donné le dessert, je vous laisse,
les fruits au sirop, ça ne me dit rien aujourd’hui.» Et il part en ajoutant : «Une
femme sait être plus délicate… plus fine.»
Il y eut un silence. Ma se servait… puis servit d'autorité sa fille en voyant qu'elle
ne prenait rien. Elle mangea une demi mirabelle en lançant à Emma un regard en biais
rien moins qu'aimable. Enfin : «Je t'ai toujours dit de ne pas te laisser aborder
par les hommes trop sympathiques. - Quand j’étais p'tite, tu m'as flanqué une claque
pour ça, c’était pas bien, répliqua courageusement Emma qui l'avait sur le cœur et
n’avait jamais osé le dire. - Et le type qui t'embarquais, tu t'en souviens ? Non
? - Non. - Eh bien après la claque t’as toujours fait attention ; elle a obtenu l'effet
recherché… et puis on avait eu tellement peur, ton père et moi… Naturellement il
n'a pas voulu, il a fallu que ce soit moi qui m'en charge... Bon… Alors…» Elle mangea
un raisin. Silence. «Eh bien maintenant, aux hommes trop malins ou trop habiles ou
trop séduisants, il faut ajouter les femmes. Et au besoin une baffe je t'en flanquerai
une autre.» Emma qui s'essayait à manger, faillit en étouffer d'indignation ; ma
rit. Emma proteste : «Je ne suis plus petite ! - Post petite et pré majeure. Mais
je crois que l'explication et ta raison suffiront cette fois.» Visiblement contente
d'elle-même, ma attaque un bout de melon. Silence. Elle jette un regard oblique à
sa fille… pousse un gros soupir et, enfin, se décide.
«Le père du mari mort, la belle-fille, qui ne peut avoir d’enfant, se laisse séduire,
mais très momentanément, par un beau gars, dont elle se débarrasse avec quelque peine...
Il y en a eu un autre, celui-là socialement de niveau plus élevé, cette fois elle
a frisé le scandale, et puis on arrive au grand amour. Il avait tout pour lui : physique,
hardiesse, argent. Il se prétendait home d'affaires. A la même époque l'entreprise
Vanve périclitait. Le fils n'avait pas les relations du père, n’avait pas son habileté,
n'avait pas son charisme si l'on peut dire auprès de ses nombreux employés... Donc
elle vivait le grand amour, mais très vite d'une façon différente des romans et des
films, oh très différente… très très différente.» Il y eut un long silence, ma était
concentrée sur un quartier d'orange. «En quoi ?» finit par demander Emma. Ma lui
lança un regard en biais, poussa un gros soupir et se décida à continuer : «Le type
à amour lui fit d’abord faire connaissance avec des hommes, des femmes aussi, marginaux,
pas économiquement mais de mœurs. Tu comprends ? - Pas bien, souffla Emma. - Des
vicieux viciés tarés, c’est clair ? - … - Bon… disons…. des individus, des gens quoi,
qui ont l'air comme tout le monde quand tu les rencontres dans la rue, mais totalement
dépravés. Dans la rue ou au travail ou vers l'ascenseur. Tu comprends ? - Pas bien»,
répondit Emma d'une toute petite voix. Ma s'attaqua à un nouveau morceau de melon.
Elle passa enfin un gros soupir et reprit : «Alcool, drogues multiples, sexe avec
hommes, avec femmes, avec partenaires multiples… Celui dont elle était amoureuse
l'entraîna toujours plus loin, dans les soirées les plus folles et les plus écœurantes.
- Même des soirées ? Mais son mari a fini par s'en apercevoir ! - Donc là tu as compris.
Seulement voilà, le mari faisait semblant de ne pas s'en apercevoir. Il acceptait
les divers prétextes, faisait l'aveugle. - L’aveugle ! et pourquoi ? - …Brusquement
l'amant parfait du vice disparut. - On l'avait mis en prison ? - …Viviane a dû apprendre
de son mari à ce moment-là ce qui se chuchotait partout, que son mari le payait,
l'employait à faire de sa femme ce qu'elle était devenue. - Mais qu'est-ce qu'elle
était devenue ? fit Emma de sa plus petite voix. - Une droguée, une dépendante à
l'alcool, une pute, une salope intégrale. Le type à amour était un proxénète mondain
connu de la police et l'information peu à peu s'était répandue. Le mari le payait,
grassement sans doute, pour dresser sa femme au vice. - Oh, ne put s'empêcher de
souffler Emma. - Oh, oui ; tu peux te scandaliser. Il se vengeait du fait qu'elle
l'avait trompé. Trompé en l'épousant déjà, remarque-le, puisqu'elle ne l'aimait pas.
- Elle aurait dû le poursuive en justice, ce qu'il a fait c’est quand même monstrueux
!» s'indigne Emma. Il y a un petit silence ; ma mange une demi mirabelle. «C'est
pas fini ? s'inquiète Emma. - …Le détail de la crise chez eux, entre eux, personne
ne le connaît... Mais ceci est sûr : l'épouse ne part pas, elle continue sa vie dissipée,
mais cette fois ciblée. L 'entreprise qui coulait retrouve des marchés, redevient
prospère. Tu comprends, hein ? - Pas bien, souffle Emma au bord des larmes. - …Bon.
Alors voilà. Note que la dénommée Viviane, à tout moment, a été libre. Ça, tu le
comprends forcément, tu étudies la liberté en philo. - Mais puisqu'elle était amoureuse
?! - Et alors ? Tu donnes dans les niaiseries romantiques ? Tu n'es pas une gourde
comme l’Esther de "Splendeurs et misères des courtisanes" de Balzac ? Ou t'as sauté
des passages ? - Non, j'ai tout lu. C'est vrai que l'histoire est bizarre. - Je ne
t'ai pas offert le livre pour rien, en tout cas pas pour que tu admires l'idiote.
- Oh, proteste faiblement Emma. - Cette Viviane, comprends-le, le mari a cru qu'il
la faisait pervertir, mais elle est simplement devenue ce qu'elle était. Elle est
allée plus vite où elle allait de toute façon. Il a juste changé un omnibus en express.
A chaque étape, elle a été libre. Et au moment de la grande explication avec le mari,
elle était libre de divorcer. Mais elle ne l'a pas fait. - Pourquoi qu'elle est restée
? - Elle a aidé son mari à redresser son entreprise, tu comprends cette fois ? -
Pas bien, souffle Emma. - Dans ses soirées d’alcool, de drogues, de sexe, elle rencontre
des gens qui leur sont utiles, elle crée des liens du vice. Son mari s'entend désormais
avec elle. Il ne va jamais à ces soirées. Et elle a aussi besoin de beaucoup d'argent
pour mener sa "vraie" vie, la vie de ses choix en dépit des apparences, et c'est
l'entreprise qui le gagne. - Quel horrible mari ! s´indigne Emma. - Ça se discute,
réplique ma, après tout il a accepté que sa femme soit ce qu'elle est, il l'a gardée.
- Mais il en profite ! - Et réciproquement... Ah, j'oubliais de… la Viviane a déjà
fait deux recrues au bas de la colline... Tu penses, avoir parmi elles une fille
de la colline ! Ah !»
Pa rentre à ce moment, à la recherche de son couteau suisse, couteau de poche pour
tout, mais il n'est pas là, évidemment. «C’est fait ! lui lance ma. - Ça va aller?
demande-t-il gentiment à sa fille. - J'ai tout encaissé répond Emma en s’efforçant
de sourire, je vais survivre.» Il l'embrasse sur le front et ressort.
Pendant pas mal de temps elle se rendit au lycée en vélo. Le risque de se le faire
voler, somme toute, n’était pas si grand.
Et elle raconta tout à Elisabeth. «Est-ce qu'elle t'a déjà giflée ta mère ? lui demande-t-elle.
- Jamais... Mais je suis parfaite.» Elles en rient toutes les deux. «On ne giflera
jamais nos filles, nous, quelle que soit la prétendue raison, n'est-ce pas ? Ta Catherine
peut naître tranquille.» Elisabeth réfléchit un instant, puis : «En principe, non.
Mais si elle fait sa conne, je lui en flanque une, et une bonne, elle s’en souviendra
!»
5.
Le chiac.
En tournant le coin pour aller dire à grand-père qu'elle ne passerait pas cet après-midi
à cause de l’anniversaire de Solange, Emma a la surprise de voir pa assis à sa terrasse
à côté de lui. Il y avait deux verres et une bouteille de "sirop de raisin" selon
la terminologie officielle de grand-père, le prétendu nectar issu de sa vigne dans
l’arrière- pays. Ils semblaient joyeux. «Tu vois, dit grand-père, Bernard est venu
m'avertir pour le cas où tu n'aurais pas eu le temps. On parlait de toi justement.
- C’est toujours de moi que vous parlez, répondit Emma. - Eh oui, tu es notre sujet
préféré.» Ils s'en amusaient mais, oui, c’était la vérité. «Dis-lui où tu en es de
l'écriture de ses aventures enfant, sourit pa. - J'en suis, enchaîna grand-père,
à ton premier récit historique à l'école. - Quel récit ?» demanda Emma devenue méfiante.
Et alors ensemble et gravement ils prononcèrent : «En 1492 les Noirs envahirent l'Afrique
!» Ils en pleuraient de rire ; Emma, elle, fit la grimace : certains de ses "exploits"
passés auraient bien pu tomber dans l'oubli. Il faut reconnaître que les débuts de
cette future grande historienne de notre université furent modestes. «A quoi ça sert
de noter ces trucs-là ? dit-elle maussade. - Ah, tu verras, quand tu auras mon âge,
ou même un peu plus tôt, et que tu ouvriras enfin les cahiers... enfin tu verras,
tu comprendras. - Oui, c'est décidé, ajouta pa, il va te léguer le récit de l’aurore
de ta vie à condition que tu ne le lises pas avant… - L’âge de quarante ans. - Quarante
ans ! s'exclame Emma qui ne peut même pas s'imaginer revêtue d’un âge pareil, enfouie
sous les épaisseurs de tant d'années. - Allez, file, dit pa, tu vas te mettre en
retard pour l'anniversaire de Solange.»
Elle partit donc d'un grand pas car pour aller chez Solange pas d'ascenseur, pas
de métro, rien pour mettre un vélo en sûreté, c'est du côté opposé à l'ascenseur
que l'on quitte la colline et "y a un bout".
Pa et grand-père s'entendent bien depuis quelques années. Ma, elle, va rarement le
voir ; quand Emma lui a demandé pourquoi, elle lui a lancé un regard oblique et a
répondu : «C'est trop loin.»
Soudain elle aperçoit le couple Xavier, de loin heureusement. Elle ne va pas s'écarter
! non, mais non, cette fois elle va… mais elle s'écarte… petit détour par une ruelle
parallèle... Est-ce qu'ils l'ont vue ? Sûrement pas.
Ma est très aimable avec eux, elle s’arrête toujours pour demander de leurs nouvelles
etc… sans aucun doute afin d’excuser l’attitude de sa fille. Car Emma ne peut pas
supporter, pas se laisser approcher… ce couple sans âge, l'air pas riche, aux vêtements
toujours dans les bruns… comme le…
…ça bougeait dedans, le sac brun jeté sur l'épaule du petit homme, ça bougeait, bougeait…
parfois frénétiquement, puis rien... de nouveau... elle l'entend dire à sa femme
: «Prends ma canne, fous-leur des coups, qu'i gigottent pus, ça m'gêne, nom de dieu
!» La petite femme aux cheveux gris salis de blanc se met à taper, taper. «Tiens,
chope ça, saloperie, chope ça !»
Voyons, Emma, tu ne sais pas ce que tu as vu.
«T’les as ûûû ? - C’qu’on sait avè c’te saloperie.»
Mais était-ce-bien la réalité ?
Probablement un rat... des rats. S'étaient glissés dans ce qu'ils transportaient.
Des pommes peut-être ?
Ah, bon sang, tout ça eh bien, hein ? quelle importance ?
…Il a aperçu la petite fille, ils s 'arrêtent : sans doute la peur d'être dénoncés.
Le bonhomme souffle à la femme, afin de ne pas être entendu depuis un jardin voisin
quoiqu'on n’y voie personne : «La môme… Elle va raconter. - C’est sûr. - Qu'est-ce
qu'on en fait ?» Et dans le sac les rats recommencent leur sarabande. Il abandonne
toute prudence, il se met à hurler en avançant sur Emma et essayant de lui flanquer
des coups de canne pour la faire tomber : «Dans le chiac ! Dans le chiac !» Il en
tremble de rage, la femme aux cheveux salis de blanc tente de la saisir. Ils vont
t’attraper !
Emma a hurlé dans son lit, elle tremble de peur, mais pa et ma sont déjà près d'elle
; «Qu’est-ce qu'il y a, ma chère ?» Emma pleure. «Pas avec les rats. Pas dans le
chiac...»
Mais tout ça, il y a des années ! Des années ! Et puis la réalité en fait
était… n’était pas… Quoi ? Quéçafé ? hein ? Quéçafé ?
Elle en a oublié de mettre ses écouteurs et d'écouter sa musique. Où elle est ? Ah
mais... elle a dérivé... la maison de Solange... oui, par là.
Elle arrive en retard. Ce qu'elle tenait à éviter. La mauvaise rencontre était un
présage de problèmes, un mauvais présage. Et tout de suite ça va de travers, mais
là d’un côté, de l'autre... Solange trop gentille : bizarre de la part d’une fille
qui est plus une connaissance de classe qu'une amie ; Elisabeth, avec laquelle elle
a été invitée et sur laquelle elle comptait, est entièrement occupée par la surveillance
d'André ; Viviane, qu'elle connaît depuis la petite enfance, oh, Viviane... Il ne
devait pas y avoir d'alcool… promis juré aux parents de Solange et à tous les autres
parents, mais il y a de l'alcool. Solange, l'air... l’air très... un petit sourire
en coin, apporte un verre à son invitée dernière arrivée : «Qu'est-ce que c'est ?
demande Emma perplexe. - Goûte, tu verras bien.» Un garçon crie : «Eh, les gars,
la gamine va boire son premier verre !» Vite ils se regroupent autour d'elle… elle
boit une gorgée, fait la grimace, cherche des yeux Elisabeth... Viviane, là-bas,
très allumée, avec un garçon, on ne sait lequel laquelle est plus entreprenant-e,
le la plus… «Bois ! Bois ! Bois !» Ils crient tous autour d'elle. Elle sent le piège.
On ne lui a pas appris à tenir bon dans un refus. «Cul sec !» Emma vide le verre
d'un coup. Ils rient et applaudissent ironiquement : «La gamine est baptisée !»
Elle aperçoit Viviane qui file avec le garçon, l'alcool lui a extraordinairement
allumé les yeux, une de ses aventures avinées aux lendemains à pilules et à promesses
de ne pas recommencer. Emma la suit. Profitant de ce qu'elle n'était plus au centre
de l'attention. Sa tête tangue. Sa tête a des yeux qui voient de façon étrange. Elle
a suivi Viviane parce que Viviane l'a souvent aidée... Maintenant… Rentrer… Rentrer…
Emma fuit d’un pas rapide, elle a le sentiment de voler, échappe au chiac. «Dans
le chiac ! Dans le chiac !» Là-bas en arrière, loin, Solange a beau crier, et puis
elle ne tente pas de la rattraper.
Des geais sautillent vers les buissons de ce bout de parc, des corbeaux volent haut
dans le ciel. Emma rit et se sent geai. Mais elle ne ralentit pas. Elle essaie d'aller
le plus vite possible. Les corbeaux arrachent les yeux des morts, ils les gobent.
Mais ils n'ont pas vu les geais, d’ailleurs ceux- ci ne sont pas morts parce qu'Emma
marche vite, vite. Les chirurgiens aussi ôtent les yeux des morts ; puis ils les
mettent à ceux qui ont une déficience importante. Mais parfois ils ne trouvent pas
assez de morts. On attrape pour eux des gens sans défense dans les rues, des gens
saouls par exemple. Emma croise femmes, hommes, enfants, qui la regardent avec ironie,
moquerie, mépris, méchanceté… "mais par quels yeux me regardent-ils?" Ils ont les
yeux de qui ? Solange n'a peut-être pas les yeux de Solange : oh, Solange, pourquoi
t’es-tu laissé prendre tes yeux ? Les passants ont des regards volés, leurs yeux
sont payés à tempérament, comme une location, s'ils ne paient pas... Et Emma ? A-t-
elle ses yeux ?… Le choc de l'idée la stoppe en pleine rue piétonne, déjà montante.
Ou bien, lorsque les parents l'ont sauvée du chiac, les rats lui avaient-ils déjà
mangé les yeux ?… elle repart... Les monstres du chiac volent des bébés dans les
maternités, ils les livrent aux rats du chiac qui leur mangent les yeux… Plus vite,
Emma, plus vite… Après que les parents l'ont sauvée, elle avait les yeux plus petits.
Sans doute ont-ils exigé des monstres de nouveaux yeux, des yeux de bébé, un bébé
volé exprès pour qu'ils ne soient pas dénoncés cette fois… Emma fatigue dans la montée,
s'essouffle même. Mais sa tête reprend possession de sa tête. Elle est Emma. Elle
marche… Elle se met à ralentir, elle avance de plus en plus lentement : il ne faut
pas qu'à la maison on se rende compte...
"Décuitée" se dit-elle. Le mot est fort, était-elle à ce point…? Pour un verre ?
un seul ! Elle respire à fond arrêtée devant le portail. Regarde sa colline. Qu'elle
est belle au printemps ! Eh bien, ils auraient fait en sorte qu'elle finisse la fête
comme Viviane. Et elle aurait perdu à jamais tout cela… Le bonheur est ici, pas là-bas...
Enfin elle entre.
Le regard perçant de ma s 'acharne en vain, Emma vient d'inventer la carapace. Ses
questions habiles fusent. «Oh mais je ne connaissais bien presque personne et Elisabeth
était trop occupée. Je m'ennuyais. Alors je suis partie. J'ai un devoir de philo
pas terminé.»
La voilà dans sa chambre. Elle s'effondre dans son fauteuil. Ptigrizzli
vient la flairer puis s'en va d'un air dégoûté. «Lâcheur», lui dit-elle amusée.
Au repas elle a droit aux regards en biais de ma, mais avec un sourire. Le téléphone
entre parents a dû fonctionner. Emma tient bon. Elle parle pour la première fois
de s'orienter vers la psychologie ; qu'en pensent-ils ? Le repas ne tangue pas, ne
dérive pas. Il reste dans la parfaite normalité, il est - et c’est essentiel pour
un repas - normal, rien n'échappe au contrôle de la tête lucide d'Emma.
Plus tard, de sa chambre, elle entend les parents rire dans le salon. Elle connaît
ces rires-là, ce sont ceux qu'ils ont quand ils se racontent leurs histoires du passé,
quand ils revivent ensemble des épisodes passés que parfois l'autre ne connaît même
pas encore. Elle met les mains sur ses oreilles et tâche de lire Sénèque, ses fameuses
lettres...
Le lundi, au lycée, aucune remarque d'aucun. Solange se tient coite. L'histoire de
l'alcool a dû mettre en rage ses parents. Et d'autres. Comment l’ont-ils su ? Et
la fuite d’Emma...? Viviane a l'air éteint : encore dans la pilule du lendemain et
les promesses de jamais plus. Elisabeth : «Mais pourquoi t’es pas v’nue à la fête
?» Et c’est bien. Emma se fait la promesse de ne jamais, jamais ! reboire de l 'alcool…
promesse qu'elle tiendra jusqu’à sa deuxième année d'université.
Car la nuit après la fête, la nuit fut atroce, effrayante. Dès qu'elle ferma les
yeux, le couple infernal fut là, il l'attendait. L'homme se précipita sur elle en
flanquant des coups de canne en l'air, par terre, sur elle pour la faire tomber :
«Dans le chiac ! Dans le chiac !» et la petite femme aux cheveux gris salis de blanc
a enfin saisi Emma, elle la traîne sous les coups de canne vers le chiac qui ondule
frénétiquement à cause de la peur des rats avides d'yeux. Emma crie, allume la lumière.
Est-ce que les parents l'ont entendue ?… Aucun son de pas. Personne ne vient... Peut-être
n'a-t-elle crié que dans son cauchemar. Emma se rendort, la lumière allumée... «Dans
le chiac ! Dans le chiac !»
6.
Falstaff a crié.
«Oh, mais pas au Baobab, j'aime pas le serveur. » Rire à l'autre tél’phone : «Oui,
lui, il t'aime trop. - A la pâtisserie par exemple - Comme des p’tites vieilles ou
des mômes quoique non accompagnées ?…. D'accord. A tout à l'heure.» Emma reste sidérée,
elle s'attendait à toute une discussion… Pourquoi Elisabeth...? Qu’y avait-il de
si important ? Un samedi. Qui ne puisse attendre le lundi...
Seconde surprise : à la terrasse de la pâtisserie, André était là aussi. Commande
passée, et il était évident que seule Emma s'y intéressait, Elisabeth fut particulièrement
volubile. Elle disait tout ce qui lui passait par la tête, certes elle n'était pas
et n'avait jamais été une spécialiste du tri mais là elle dansait la saint-guy :
du gouvernement tueur des libertés à la castagne des sorties de discothèques à la
misère des aides sociales au championnat de boxe des poids lourds de mardi dernier
aux paris sur les chevaux (Elisabeth jouait, gagnant souvent ainsi l'argent de poche
que sa mère n'avait pas les moyens de lui donner) au prof de philo et à ses cours
cambouis à la réforme des retraites cambouis et ses casserolades indignées à la justice
cambouis à la presse cambouis aux hôpitaux cambouis à… « Le voilà », souffle brusquement
Elisabeth.
Or André ne pouvait pas voir la rue, et il ne se retourna pas, lui tourner le dos
était un choix réfléchi... Qui venait donc ? Emma ne vit que le gros, l'énorme Falstaff,
qui déboulait d'un peu plus haut...
Sa ronde personne était soignée pour « faire le joli » et « plaire aux dames », sa
seule occupation connue, car mendier n'est pas une occupation mais, selon le philosophe
Hermann Hasse, une "dissolution du moi ». Donc il avait au sommet de son crâne une
crête noire bien huilée et bien droite et bien noire, et tonsure de chaque côté,
une barbe bouc d’un gris sale, un complet-cravate récupéré d'une demeure seigneuriale,
car les seigneurs aussi changent de costumes, d’un bleu de sénateur, et des mocassins
bruns d’un effet mérité par l'art du cordonnier sans doute illustre, quoiqu'ils n'aillent
pas avec le reste.
Revint en mémoire d’Emma le souvenir d'une blague de ma - eh oui, ma blague parfois
et avec un goût déplorable qui fait généralement toussoter pa -, quand sa fille,
mais beaucoup plus "pitite", comprenez bien, était accourue parce que Falstaff avait
fait mine de lui courir après et se souvenant de paroles entendues : « Le Ftaff,
i m'a couru une agression sessuelle. - …Mais non, chérie, il a un bien trop gros
ventre.» Et elle avait pouffé, contente d'elle, tandis que pa s’était mis à toussoter.
Elisabeth ne parlait plus, André lui jetait des coups d'œil et restait silencieux.
Falstaff s'était assis par terre pour sa première station de mendicité dans cette
rue… soudain Elisabeth se leva, alla à lui, lui parla en laissant tomber son aumône…
Emma ne comprit pas ce qu'il répondit d’un ton très... joyeux, disons… et la main
d'Elisabeth rejoignit la main de Falstaff et aussitôt elle fila, revint s'asseoir
à sa place. Elle était un peu rouge. Elle toussota, comme pa après une blague de
ma, puis passa à André un très petit paquet qu’elle avait en revenant dans la main.
Il le prit vite et le cacha dans une poche. Tout cela sans regarder Emma. Laquelle,
un peu perdue, n’osa pas poser une question.
Et finit par manger son deuxième gâteau. Elisabeth ne parlait plus… Alors elle s'y
essaya et ne trouva qu'un commentaire sur son gâteau.
Falstaff se releva et se dirigea vers sa station suivante habituelle. En passant
il fit un clin d'œil à Elisabeth qui serra les dents.
Quand il fut à bonne distance, elle respira un grand coup et dit à Emma avec un drôle
de petit rire : «Le ciel s'éclaircit.» André fit un gros effort et parla de sa compétition
de lutte romaine de lundi soir et du match de rugby de vendredi pour lequel il serait,
une première, capitaine de son équipe.
Soudain on entendit des cris stridents. Falstaff agressé par un homme de grande taille,
était terrifié. L’homme hurlait qu’il exigeait des excuses à sa femme. Falstaff,
incapable de comprendre ce que cela voulait vraiment dire, dans son innocence native,
ne voyait qu'une brute qui l'attaquait. Les cris stridents terrifiés emplissaient
la rue et couvraient tous les autres sons, jusqu'à celui des voitures sur l'autoroute
perchée. Elisabeth regarda André : « Ça va s'gâter ; file, ça vaut mieux. » Et comme
il allait descendre la rue et donc se rapprocher des belligérants : «Non, par le
haut, là, tu tournes à gauche tout de suite. » Il partit très vite.
Emma fusionnait la pâtisserie et la perplexité.
« J'te dois quand même une explication », dit enfin nerveusement Elisabeth. « André,
avec tout ce que lui fait faire son père, il a mal souvent, i r’çoit des coups, et
y a ça qui va pas, puis ça, le médecin du sport le raccommode pour papa, et ça va
continuer comme ça un bout d'temps… Son père le veut un champion... Bref, André,
i a besoin de trucs pour tenir… tu comprends ? - Pas bien, fit Emma perdue. - Mais
on reste loin du lourd, juste du cannabis, des trucs de base, qu'il plane assez pour
après morituri te salutant… hein ? - Pour qu'il plane ?... Mais quel rapport avec
Ftaff ? demande timidement Emma en reprenant malgré elle la déformation du nom du
temps où elle était petite. - Eh bien… je vais pas laisser André tomber entre les
pattes de fournisseurs, de dealers bien plus malins que lui, tu comprends ? Alors...
je m'interpose... pas tout l'temps... j'achète la came pour lui. - Oh, fit Emma.
- Le Falstaff, il en vend pas cher. Ce matin quand j'ai vu l'état d'André avant ses
compètes de la s'maine, je me suis décidée...»
Là-bas, la police était arrivée ; après avoir tenté une conciliation, sous la pression
du touriste dont le fort accent néerlandais la contraignait à penser à l'image de
notre pays à l'étranger, elle voulait arrêter et emmener Falstaff : du jamais vu.
Il ne comprenait pas, se débattait, poussait des cris perçants.
« I vaut mieux que je file, dit Elizabeth, il n'aurait qu'à se mettre à parler et
me désigner… » Et elle fila, par le même chemin qu’André.
Emma restait seule, avec la note à payer, se rendant compte que son amie l'avait
utilisée pour rendre moins visible sa… visite commerciale. Et puis la présence d’Emma
devait lui apporter un soutien moral...
Brusquement sourde. Quoi ? « Qu’est-ce qui...? » Puis entend seulement les
cris de
Falstaff. Mais... « ils l'ont emmené.» Puis un chant d'oiseau, égaré de la colline,
s'y
superpose. Et soudain une voix de basse qui dit... le sens des paroles lui échappe...
Sûrement l'homme qui vient de passer pour entrer dans la pâtisserie. Puis, mais seule,
la
sourdine des voitures de là-haut sur le viaduc. A nouveau, par-dessus en somme, cris
aigus de Falstaff. Et la voix de basse en plus... S'y ajoute une voix féminine, douce
et lente,
avec un autre rythme, calmante. Et le chant de l'oiseau…
D'un coup tous les sons de la rue reviennent en fleuve. Cacophonie totale. Emma presse
ses mains sur ses oreilles en criant.
La rue s'est presque vidée de passants. La rue est paisible. Une rue de bruits
ordinaires...
Emma est toujours là assise à sa table de la terrasse de la pâtisserie, seule, stupéfaite,
perdue.
« Ça va ? » Ma est là. Son ton est à peine inquiet. «Attends, je vais commander un
thé pour moi… et pour toi.» Un vide. Plus rien. Les voix, les sons se sont assourdis,
ouatés. Ma revient, accompagnée de... cette fois ce n'est pas la serveuse mais le
propriétaire qui apporte le thé. «Merci, Roselyne», dit ma. «Tu connais ma fille
? - Bien sûr, je l'aperçois souvent. » Emma comprendra plus tard que Roselyne a appelé
sa mère. Laquelle explique pour l'heure qu'elles ont fait leurs études ensemble.
«Vraiment ?» Ma est pleine de mystères...
Enfin Emma se décide : elle parle des sons. Elle tait le secret d'Elisabeth mais
elle raconte chaque son et sa place quand il y avait un ensemble et les rythmes…
et sa peur. Ma l'écoute avec son regard perspicace... «Allez, dit-elle, on va acheter
ces vêtements que je t’ai promis depuis longtemps. Inutile de ruminer. Surtout des
sons : ça ne nourrit pas. » Ma pouffe, contente de sa blague, sous le regard indigné
de sa fille.
Rentrées et assez joyeuses toutes les deux, ma explique la virée à pa... qui a une
brillante idée, il propose qu'Emma accompagne sa mère ce soir au concert à sa place,
histoire qu'elle ait des sons d'un genre nouveau par rapport à ceux de ses chansons-mode.
« Le Stabat mater de Pergolèse ? C’est pas un peu dur pour un début ? » ironise ma
qui avait toujours écarté pour sa fille l’éducation musicale contraignante qu'elle
avait dû subir elle-même. «Mais non, au contraire », répond-il avec aplomb, car à
l'évidence il n'a guère envie d'y aller. «Mais j'ai rien à mettre pour l'opéra, dit
Emma d'une petite voix. Et qui va garder grand-père ?» Cette expression est sa plaisanterie
habituelle, car jusqu'à ses quatorze ans il était venu de ce côté de la maison quand
les parents s'absentaient tous les deux, pour préparer le dîner etc., puis… alors
Emma avait fait le tour et « gardait grand- père »... mais c'était toujours lui qui
faisait la cuisine. « Je vais aller le voir pour toi, répondit gentiment pa. On débouchera
une bonne bouteille en l'honneur de ton premier en concert.»
Dans la Cathédrale, la musique s’élève. Brusquement Emma se retrouve assise à la
pâtisserie, elle entend les sons, les voix de là-bas qui se mêlent à ceux d'ici…
Malgré elle, silencieusement, Emma pleure.
7.
Souffrir un peu, beaucoup, à la folie…
«Ah oui, dit ma sur un drôle de ton en voyant sa fille déjà prête et sur son trente
et un, on est en service aujourd'hui… un dimanche...» Emma se sent joyeuse et pleine
d'importance. «Je vais rappeler qu'on s'en va à grand -père !»
Il est encore assis à sa terrasse, à rêvasser, il n'a pas même débarrassé sa table
de tant de pots, bocaux, pains… des pots de confiture, deux pots de miels très différents,
et puis des fruits, la cafetière et la grande tasse-bol évidemment... «Oui, oui,
j'y pensais justement. C'est toi qui as voulu les accompagner, hein ? - Ben, j'ai
seize ans ! - Oui oui. Tu as toujours secouru jusqu'aux hannetons mal en point… Je
me souviens du sauvetage de la souris attrapée par Ptigrizzli ; pour une fois qu’il
en attrapait une, tu l'as traumatisé à vie.» Il s’amusait. «Mais tu n'as même pas
débarrassé ta table à cette heure-là, il va être dix heures, dit-elle pour détourner
du sujet agaçant. Tu veux que je t'aide ? - Non. Va sauver de la souffrance humaine.
Moi, vois-tu, j'ai deux grands moments d'égoïsme dans la journée, deux moments où
seuls mes rêves et mes souvenirs, les bons, ont la permission de me passer par la
tête, le ptit-déj et le café de seize heures. Toi, (Et il prend un ton grandiloquent.)
va, va où le devoir t'appelle !... Au fait, ajoute-t-il en riant, de quelle humeur
est ta mère ?»
Pa conduit très bien ; pourquoi ma pousse-t-elle un troisième grand gros soupir ?
Il se met à parler, alors que d’habitude en voiture... enfin quand il conduit, il
conduit… pour rappeler à Emma l'étendue de la souffrance et de la misère dans le
monde. «Car, vois-tu, la misère est une souffrance. Le loto n´est qu’un pansement
et de toute façon il est trompeur.»
La salle retenue pour le repas suivi d'un concert
est au bord de la mer. Emma ne descend jusque là que l'été. Elle a bien appris à
manœuvrer les petits bateaux à voile au temps de la petite école mais il n'y avait
pas vocation. Depuis, la mer, pourtant proche, est synonyme de vacances.
Du parking à la salle, pa en tête et ma traînant les pieds, il n'y a pas loin. On
passe devant la boucherie Simon et Simon est présent à l'entrée dans son fauteuil
roulant, l'air triste, fermé. Pa va le saluer, s'intéresser à sa santé. L'homme répond
avec peine, il a du mal à parler. Mais pa, si peu loquace d'habitude, explique son
passage, montre du menton son épouse, qui salue d’un mouvement de la main sans s’approcher,
et sa fille, qui sourit, mais a un peu de peur de l'infime. Une jeune et jolie femme
émerge de la boutique et vient saluer pa. Ils discutent un instant… Puis il rejoint
les siennes, se retournant pour un petit signe aimable. Son air joyeux disparaît
à mesure qu'ils s'éloignent, enfin il dit à ma : «Le pauvre type.»
En approchant de la salle, Emma voit un homme d’une trentaine d’années qui envoie
balader deux très jeunes filles qui voulaient des selfies, de la façon "vous m’embêtez",
"cassez-vous" ; pas gentil du tout ; habillé genre… elle le reconnaît : c'est le
chanteur que l'on va entendre tout à l'heure ! Vraiment… elle qui a, en partie, voulu
venir parce que c'était lui qui… et avec l'intention, oui, ben, de lui demander après
le spectacle un selfie justement… Et qu'il les traite comme ça... Son envie lui est
passée.
«Je vous laisse un moment, dit pa qui est un des organisateurs, il faut que j'aille
recevoir l’artiste invité et l'installer ; je vous rejoins vite.» Ma qui a l'habitude
puisqu'elle est "en service" de la sorte tous les ans, maugrée. Emma entend quelque
chose comme «c’est par là» et elles arrivent dans la vaste salle à manger avec vue
sur la mer et la scène au fond. Ma répond très correctement aux saluts de quantité
de gens auxquels elle présente systématiquement sa fille. On trouve la table avec
le nom dessus. Pa réapparaît là-bas à gauche de la scène ; il discute avec Monsieur
Birotin, l'autre organisateur, qu’Emma connaît seulement de vue. «Mais tu n'organises
jamais rien comme ça, toi, avec l'église ; tu ne trouves pas que c’est une bonne
idée pour récolter des fonds ?» Ma lance à sa fille un regard en biais : «Avec tout
ce que dépense ton père pour ses bonnes œuvres athées, j'ai pas les moyens.» Puis
son regard s´amuse et elle ajouta : «Je l'ai expliqué à Dieu, qui a très bien compris
naturellement, puis au curé, qui n'a rien compris du tout.» Et elle pouffe, contente.
Monsieur Birotin fait un discours de politesse et de présentation; il est applaudi
; puis pa ajoute un discours, sur la générosité, dont il ne doute pas, des participants
; il est applaudi.
Enfin il rejoint sa famille. Emma pour la première fois a entendu
son père parler à une tribune : elle se sent fière... Ma s'en aperçoit et, alors
que pa arrive, elle lance à sa fille sur un ton carrément rigolard : «Et encore !
Si tu l'avais entendu en mai de notre grande révolution avortée, bien avant ta naissance,
grimpé sur une table de salle de fac sortie pour l'occasion, haranguant la foule
des étudiants... - Quoi, autre temps, autre vie, dit en s’asseyant pa qui n’a pas
raté les derniers mots. Il faut s'adapter. Mais ma fille fera mieux.» Ma faillit
s'en étrangler avec les hors-d'œuvre : «Pas question !» Et c'est au tour de pa de
rire. Emma est médusée.
Un court temps de paix. Ma prépare sa vengeance. Soudain elle
demande : «Au fait, combien coûte le chanteur de ce dîner caritatif ? - … Il est
presque bénévole… C’est un artiste en phase avec les douleurs du monde. - Ah oui,
ton père prétend que l'art est un cri contre la souffrance humaine. - Parfaitement.
Il revendique notre droit au bonheur. - Vous prenez les bonnes intentions pour la
réalité comme des vessies pour des lanternes, oui», envoie ma d'un ton acerbe qui
se heurte à un sourire poli de pa pour des voisins de table. «Tu dois étudier ça
en philo, toi ?" ajoute ma pour sa fille. Heureusement une jeune femme arrive précipitamment
vers pa et, se penchant, lui explique à mi-voix qu'il y a un gros problème à l'entrée
et qu'on a besoin de lui.
Ma mange l'air froncé, ce qui n'annonce rien de bon. Emma n’ose pas dire un mot.
«Tiens, par exemple, dit soudain ma, sur sa façon de comprendre la souffrance, il
faut que je t'explique l'histoire du boucher... - Oh… souffle timidement Emma dans
l'intention de décliner sans heurt. - Si, si. A ton âge il est temps que tu voies
derrière les apparences… Le boucher était un homme robuste, toujours joyeux, d'une
vie exubérante. Des atouts pour conquérir une belle fille. Surtout que son affaire
était florissante. Tu as vu la gagnante. Fier de la beauté de sa femme, il n'était
pas jaloux, il trouvait normal que tous les hommes bavent d'envie en la regardant.
À la boucherie il y avait autant de clients masculins que de clientes : chose rare.
Eux pour elles, elles pour lui. (Elle rit.) J'y passais parfois à cette époque. Un
jour, c'est de notoriété publique, sa femme lui dit que son employé principal lui
a tenu des propos… a tenté des gestes… tu vois le genre ?» Emma jette de petits coups
d’œil aux tables de droite et de gauche, mais surtout fait celle qui est très occupée
par son assiette. «Lui, ça le fait rire, il avait un grand rire, éclatant, et il
se moque de son commis, il le plaisante souvent, devant les clients. L'autre le prend
bien d'ailleurs, il reconnaît que… ce n'est pas un mauvais gars... Mais soudain,
sur le pas de sa porte, là où tu l’as vu précisément, le chêne est foudroyé. Un Accident
Vasculaire Cérébral qui le réduit à l'état de grand infime. Remarque qu'il aurait
pu mourir sans le dévouement de sa femme. Et l'aide du commis... On croit ou on veut
croire qu'il faut systématiquement sauver les gens. Eh ? Bref, sa femme, avec courage,
un courage méritoire, oui oui, sa femme a maintenu le commerce, pas aussi florissant
mais quand même ; elle a eu besoin pour y réussir de l'aide dévouée du commis. Alors...
petit à petit… puisqu'il était amoureux d'elle… Et voilà.» Un temps silencieux pendant
lequel elle mange en songeant, puis : «Ton père va réconforter deux souffrances.»
Et elle rit.
Pa revient à ce moment. Le problème est réglé. Voyant l'air de sa femme et surtout
celui d’Emma, il s'informe avec résignation : «Vous parliez de quoi ? - Du boucher,
répond Emma de sa petite voix. - Je vois, fait-il avec une grimace. Et il ajoute
pour sa fille : «Les vérités sont folles, le monde est un délire, seules les souffrances
sont à prendre en compte.» Ma d'habitude fuit devant les généralités, mais là, elle
lance : «Comme on fait sa boue, on se couche.» Et elle pouffe, contente. Pa sourit,
mais d'un sourire un peu crispé ; il dit à sa fille : «Bon, on échappe à son discours
politique contre toutes les aides, notamment de l'état, qui tuent la volonté des
miséreux et les empêchent de se révolter. - Mieux vaut la révolution que la soupe
populaire, réplique ma. - Ta mère est une ancienne trotskiste, tu ne le savais pas
? - Mais j'ai accompli un gros travail de révisionnisme», dit ma presque espiègle
et de nouveau joyeuse.
On déjeune "normalement" désormais. Les plats ont même eu droit à la remarque : «Pas
mauvais», de ma, ce qui équivaut à au moins une étoile de guide gastronomique. Au
dessert, pa demande à Emma : «Alors, après ?... Tu reviens à ta première idée ? -
J'pourrais pas, répond timidement Emma, maintenant que j'ai vu le vrai. - Celui que
tu connaissais par les vidéos et la télé est aussi vrai que celui que tu as vu tout
à l'heure. Il y a deux vrais. Tu vas voir l'un et pas l’autre. - Au moins deux vrais,
s’amuse ma. - Il n'existe pas de bonne raison de réduire quelqu'un à un vrai que
l’on n'aime pas. C 'est de la myopie intellectuelle. - Joli ! pouffa ma, ton père
vient de créer un nouveau métier : marchand de lunettes intellectuelles. - ...Bon,
dit-il enfin ; tu le regretteras peut-être.»
Ce fut alors le concert, qui fut très applaudi mais les gens étaient venus pour tout
trouver bien, sauf impossibilité.
A la fin pa les laissa pour "faire son service" selon l'expression aimable de sa
femme, laquelle dit très correctement au revoir à quantité de gens. Puis elles regagnèrent
le parking en faisant un petit détour pour ne pas passer devant la boucherie, et
il fallut attendre un bon moment dans la voiture… «Le temps que ton père dise adieu
à tous les vrais du chanteur», s'amusa ma. Elle proposa même gentiment à sa fille
de rentrer toutes les deux, il se débrouillerait. Emma lui jeta un regard horrifié.
«Bon, reprit-elle en riant, poireautons.»
Enfin il arriva. Demanda si on ne s'était pas trop ennuyées à l'attendre… «Si», répondit
ma. Et on repartit ; ma dans un mutisme total, pa, contre son habitude, donnant des
détails sur ce qu'il avait fait avant de les rejoindre le plus vite possible.
A la maison, Emma s'attardait dans le jardin, eux l'avaient précédée d'un bon pas,
quand la dispute éclata. Emma mit ses mains sur ses oreilles. Et puis tout à coup
elle courut du côté de grand- père. Il n’en était qu'à installer biscuits, tasse
etc., il n'était donc que seize heures. «Comment était le chanteur ? demanda-t-il
en l'apercevant. - Il chantait faux. Tu peux rajouter une tasse pour moi, s'il te
plaît ? - Emma va boire son premier expresso ? - Oui... Je crois que j'ai besoin
d'une leçon d'égoïsme.»
8.
Fille du vent.
«Oui, oui. Je sais. Je n'oublie pas !» Ptigrizzli est assis sur le lit, le regard
fixé sur Emma qui finit de rédiger une note à partir de divers articles du "Dictionnaire
philosophique" de Voltaire, pour un truc sur les libertés, à penser obligatoirement
avant vendredi prochain ; bon, elle a l'temps. La promesse faite à Ptigrizzli date
d'il y a trois jours quand elle lui a lu l'annonce d’une exposition-concours de chats
: il a immédiatement soupçonné des maltraitances, des manipulations psychologiques,
des… elle a promis d'aller vérifier, et si jamais...
Y aller mais avec qui ? Emma entrebâille la porte du bureau de ma, elle lance avec
une feinte assurance : «Alors, je vais y aller... à l'expo... celle des chats » Ma
a un léger sourire mais ne lève pas les yeux de son ordinateur. «Bonne visite», répond-elle
d'un ton neutre. Emma savait bien qu'elle ne pouvait pas compter sur elle, ma supporte
les chats sans plus, pa avait dû insister pour qu'Emma ait droit à un animal, quoiqu'il
préfère les plantes ; Ptigrizzli est le chat d'Emma dont s’occupaient ses grands-parents.
Alors qui, pour l'accompagner ? Elisabeth n’aime pas les chats, bêtes griffeuses
point final ; Viviane est en période post-avinée ; Solange, tu parles, qui elle ferait
venir aussi en douce ? c’est une vraie entremetteuse, cette fille ; Charlotte...?
Eh…
Au tél'phone : «De chats ?... Bô... Pourquoi pas ?» On se donne rendez-vous, et Emma
va l'attendre "au cèdre" : Il s'agit d'un vieux et énorme cèdre du Liban non loin
de la salle de l’expo, près de l’arrêt du bus de Charlotte. Il a sa plaque avec sa
date de naissance (plus de cent vingt ans !), son tour de taille (mazette !), sa
hauteur ; il occupe les trois quarts du trottoir, entouré d'une barrière de protection
à pointes dorées.
Charlotte est arrivée. «Je ne t'ai pas dérangée, au moins ? - Oh non, j’ faisais
rien. Mais tu as des billets ? - Oui, je les ai pris sur internet, viens. »
Au fond d'une vaste cour pavée se dresse l'imposante façade de l'ancien Palais du
Peuple, un temps, déjà lointain, bourdonnant de pensées profondes, de discours enflammés
sur l'avenir, avec de nombreuses salles dédiées à la formation intellectuelle des
masses, aujourd'hui livré au sport côté droit du vaste hall d’entrée, aux expos côté
gauche.
La façade avait mérité cinq colonnes en haut d'un escalier encadré de la sculpture
gigantesque et au tour de taille digne du cèdre du Liban d'un ouvrier en tablier
qui tient une faucille et un marteau, et de la sculpture de sa conjointe, probablement,
une impressionnante matrone aux biceps presque comme ceux du travailleur, aux seins
admirablement proportionnés à l'ensemble, elle n'est d'ailleurs habillée que d'une
jupe plissée, à la façon des colonnes, laissant le buste au soleil, et elle porte
un drapeau, sans caractéristique aucune.
Charlotte regarde les affiches de l'expo à l'entrée. «Qu´est-ce que tu en penses
? - Bo... - Tu crois que les chats y sont heureux?… - Bo... Ce sont des chats.» Il
est toujours difficile de tirer un avis de Charlotte, cette longue jeune fille au
regard indifférent est la compagnie idéale pour ne pas être contrariée. Emma ne l'a
entendue rire qu'une fois, quand le prof de philo, excédé de son silence, lui a lancé
: «Je n'insiste pas plus ; je crois qu'extraire une idée de votre tête ce serait
pire que vous arracher une dent sans anesthésie !» Pour elle, cela restera son triomphe
scolaire.
Les voilà après le contrôle des billets. Des allées grises et longues, en nombre,
quadrillage d'allées, et des tables et des chaises, des gens affairés autour de chats
de toutes les races sans doute, de couleurs diverses, de chats hautains, de chats
apeurés, de chats fâchés... «Tu crois qu'ils sont bien là ? souffle Emma. - Bo...
Là ou ailleurs... - Mais quand même ! Pour eux, c'est vexant !» Et Emma entendit
rire Charlotte pour la deuxième fois de leurs vies.
Le public était moins nombreux
que les chats, un public plutôt âgé; Emma une nouvelle fois était la benjamine, mais
elle avait l'habitude. De ce fait elle attirait l'attention, mais étant donné son
charmant physique de blonde là encore elle avait l'habitude. Elle en profita pour
s'informer auprès de propriétaires ravis d’instruire une si intelligente remarquable
merveilleuse fantastique jeune fille. Quant à Charlotte personne ne la remarquait.
Au bout d'un moment Emma en fut gênée. Mais Charlotte avait l'habitude, chacune les
siennes, quoi.
Petit à petit Emma tombait sous le charme des chats choyés, victimes intelligentes
d’une adoration humaine sans frein. Et elle se serait même émerveillée si les réponses
de Charlotte à ses exclamations ne l'avaient pas systématiquement réduite à une réalité
impitoyable : «Oui, une sacrée boule de poils », «Bo ; il est bleu ; ça fait pas
normal », «Pour être gros comme ça, c'qu’il doit manger. Il doit coûter une fortune
en nourriture»…
Douchées et redouchées de la sorte l'imagination et l'adoration féline d’Emma restaient
dans des limites que ma aurait à peine critiquées et qui auraient fait sourire pa.
Mais...
parmi le public clairsemé, elle avait remarqué, malgré elle, une très vieille dame
en chaise roulante motorisée. Deux fois l'autre s'était arrêtée très près ; elle
change brusquement d'allée à la surprise de Charlotte, histoire de se sentir plus
tranquille pour voir, admirer. Et pourtant... La voilà. Emma accélère le pas. « Ben,
et ceux-là ? » s’indigne Charlotte. Emma la regarde dans les yeux et s'aperçoit pour
la première fois que le regard indifférent de Charlotte, y compris en ce moment où
elle s'étonne, est le regard de tous ces chats. « Oui, dit-elle, c'est vrai.» Et
elle fait demi-tour quoique la vieille dame se rapproche.
Cette si vieille, Emma ne la connaît pas, elle se fâche contre elle-même, elle ne
regarde pas, elle la sent approcher. Et soudain elle comprend, elle en a froid dans
le dos ! cette archi vieille, véritable rebut, c'est elle-même, c'est Emma dans quatre-vingts
ans. Emma vieille suit Emma jeune dans les allées de l'expo des chats. « Tu ne te
sens pas bien ? » s'inquiète Charlotte pas si coupée de tout qu'on le croit. « Ça
va, répond Emma. Ce Persan rose, n'est-il pas royal ?» Mais le moteur du fauteuil
de la vieille arrête son bruit, tout à côté. Emma a rejoint Emma.
« Ce qu'ils sont merveilleux, n’est-ce pas ?» dit la voix faible, éraillée, souffle
de voix. Elle s'adresse à Charlotte d'habitude invisible, puisqu'Emma obstinément
ne se retourne pas. « Oui », répond Charlotte avec un effort d'empathie de sa part
tout à fait méritoire. « Je voudrais me réincarner en chat, ajoute la très vieille,
pas vous ? - Oh… oui, répond Charlotte avec une gentillesse à la hauteur de son indifférence
réelle pour les "boules de poil" - Et toi ? » demande brusquement la très vieille
dame à Emma qui malgré elle s'est tournée et la regarde. Le passage au tutoiement,
peut-être parce qu'elle semble beaucoup plus jeune que la longue Charlotte, provoque
en elle un violent refus : « Non, répond-elle avec une certaine dureté. - Ah, et
qu'est-ce que tu voudrais être dans une autre vie? - ... Un cèdre du Liban.» La très
vieille a un petit rire : « Pas un mauvais choix… Qui est dans celui là-bas vers
l'arrêt de bus ?» Et le moteur s'est remis en marche, elle avance, elle les dépasse.
« Tu n’as pas été aimable avec la vieille dame, lui reproche Charlotte. - C’est rien,
ça l'a amusée.» Et Emma n'est plus oppressée ; elle respire à nouveau librement ;
et du coup se sent joyeuse.
La visite bientôt terminée, elle invite Charlotte au "Café des chats", où tout est
chat, tête de chat, patte de chat ; la petite fourchette à gâteau, griffes de chat;
la petite cuillère pour le thé, langue de chat; et tasses, soucoupes... Le gâteau
choisi par Charlotte est une tête de chat rose, Emma s'est décidée pour un gâteau
au chocolat à longues moustaches… A côté un homme d'une quarantaine d'années : «
J’peux vous prendre en photo avec mon téléphone ? Ah, c’est trop mignon, vous deux,
les jeunes chattes, en train de déguster ces têtes de chat dans la chatterie.» Emma
envoie un "non" haut et clair qui fait accourir la serveuse : «Il vous embête ? Du
calme, hein, toi ? ou j'appelle la sécurité !» L’homme lève les mains en signe de
soumission. La serveuse éloignée il explique ce qu'on ne lui demande pas : La photo,
c'était pas pour lui, mais pour son propre chat, très vexé de n'avoir pas été admis
à l'expo concours. Mais finalement... c'est mieux comme ça…
Emma et Charlotte parlent un peu de tout, notamment d'un certain devoir pour demain
que Charlotte n'a pas même commencé ; Emma lui fournit sans paraître toutes les informations
utiles.
On sort dans le soleil ; Charlotte regarde la statue de la géante : «Superbe, dit-elle,
des seins comme ceux-là, ça vaut des sous. Je suis pas près de pouvoir me les payer.
- Tu ferais ça? s’étonne Emma. - Ben tiens, ça met en valeur.» Emma essaie d'imaginer
la longue Charlotte avec des seins bols, puis renonce.
Elles s'assoient, comme beaucoup d’autres, qui sortent des salles de sport, sur le
muret qui entoure quasiment la cour après l’étroite zone verte collée aux murs des
bâtiments, zone d’herbes poussives, d’arbustes fatigués. «Tu es allée à la visite
présentation de l’Institut des arts et métiers ? demande Emma. - Non, Maurice n'a
pas voulu. - Mais il y était, on me l'a dit. - Oui, mais moi, il n'a pas voulu m'emmener.
Alors j'y suis pas allée. - ... C’est plus ton p'tit ami ? - Si, si. - Pourquoi tu
restes avec lui s'il agit comme ça ? - Bo, lui ou un autre... Il en faut bien un…»
La romanesque Emma reste médusée d'entendre reléguer le p’tit ami au rang des utilitaires.
«Il a dit qu'il voulait pas être vu là-bas avec une transparente. Une fille transparente.
- Oh, fit Emma, il… exagère. Tu le lui as répliqué, j’espère ?» Il y eut un petit
silence...
Soudain Charlotte prit son téléphone, appuya sur une application, le posa sur le
muret, alla quelques pas devant Emma. La musique d'une chanson mode à danse éclata
; Charlotte se met à danser, une danse vive, frénétique ; et Charlotte devient un
diable dansant. Emma stupéfaite se souvint vaguement que son amie depuis des années
apprenait avec un groupe de filles et qu'elles participaient à des concours. Charlotte
n'était plus la même, elle était l'âme d'une chorégraphie millimétrée qu'elle connaissait
à la perfection. Quand la musique s’arrête, elle n'est même pas essoufflée. Tout
autour de la cour, on entend des applaudissements ; Emma, médusée, applaudit aussi.
«Alors, dit Charlotte en reprenant son téléphone et partant, transparente, hein ?»
9.
Les voleurs de bonheur.
«Ji dis : Laissez-moi… Li dit : Sale garce, tu voas vooir. Ji dis : Laissez-moi tranquille
! Li dit : On t' laiss’ra pas tanquille, on a été gentils avouec toi, mais tu vieux
pas compendre. Aut li dit : On va t’rend ben docile, t’véas. Encore aut li dit :
Y a pas à p'end le ménagement avé té, hein ? Ma dit : Ne te laisse pas aborder par
ce genre de garçons. Pa dit : Sois prudente mais aussi sois habile. Li dit : On te
tient, la pute blondasse, tu vas vini avé noous ! Ji dis : Laisse-moi passer ! Aut
li dit : Mais ça s'râ vit’, la chose. Encore aut li dit : On va t'câliner, t’vas
vooir. Ma dit : Ne te laisse pas enfermer, garde toujours une sortie possible. Pa
dit : N'hésite pas à appeler quand on te menace si tu le fais.»
Emma se réveille en sursaut, elle voit des yeux de chat qui la fixent, elle allume
la lampe de chevet : Ptigrizzli la regarde, assis sur le lit. «Quelle heure est-il
?» dit-elle à voix haute. 4 h 20. Jamais elle ne s'est réveillée à cette heure-là.
Ptigrizzli la regarde avec insistance... «Tu as raison, il faut que je leur dise»
Au p'tit déj pa s' attarde, ma fait la sage, la patiente… ah... oui... Brusquement
ma fonce : «Tu as crié cette nuit. C'était encore le chiac ?… hé ? - Non… » S’ensuit
un silence de cent tonnes; puis Emma, de sa plus petite voix, raconta : «Mais les
photos, c’est pas des vraies, j'ai rien envoyé, ça risque pas avec ces garçons-là,
rien du tout, des montages, mais les autres croient que c'est vrai !» Ma veut voir
les photos. «Mais juste toi, dit plaintivement Emma en jetant un coup d'œil à pa.
- Oui, donne ton téléphone.» Ma regarde les photos, lit les textes qu'ils y ont ajoutés,
écoute les trois gars ; elle lève un regard angoissé et furieux vers pa, en hochant
la tête. Emma finit par raconter comment une fois ils l’avaient coincée dans un coin
de la cour du lycée avant qu'elle ait compris, elle ne savait pas qui appeler car
Elisabeth n'était pas là, mais Charlotte et Maurice les avaient vus et avaient compris,
depuis qu'Emma a convaincu Maurice de venir avec elle à un concours de danse de Charlotte,
et son groupe a failli gagner, il ne la trouve plus transparente, et ils s'estiment
redevables envers elle, donc ils sont venus, mais Maurice n’est pas baraqué, les
salauds ne lâchaient pas, mais André était venu quoique Elisabeth ne soit pas là,
et devant André, évidemment… C'est après qu'ils ont commencé d'utiliser les réseaux
sociaux. «Te harceler pour te faire perdre confiance en toi, te faire craquer, on
connaît la méthode de ces salopards, dit pa dont le regard s'était durci. - Il faut
aller voir le proviseur, le recteur, le procureur même, déclara ma. Ils devront agir
immédiatement. - …L'intérêt est le principal facteur de l'action, répondit pa sur
un ton dubitatif. - Qu'est-ce que ça veut dire ? s'énerva ma pas encline en ce moment
à se concentrer sur un problème philosophique. - Ça veut dire que rien n'est plus
difficile que de faire bouger un fonctionne… Ils ont choisi de l’être pour la sécurité
de l'emploi et la tranquillité dans la forêt des règlements, il n’ont aucune envie
de bouger et de risquer d'attirer l'attention des salopards sur eux et leurs familles.
Ils trouvent toujours une bonne excuse pour l’inaction. - On va voir, dit ma. Tu
viens quand même avec nous ? - Je me réserve pour après, dit-il avec un fin sourire.
- Soit, on fait comme ça, dit ma; et toi, tu ne vas pas au lycée jusqu'à ce que cette
histoire soit réglée. Et tu vas m'accompagner aux rendez-vous que je vais obtenir
illico, je te le garantis !»
Emma, en attendant, retourna dans sa chambre, puis, prévenue des heures des rendez-vous,
pour s'occuper, suivie de son chat, se rendit chez grand-père. Il était déjà au courant.
«Pour t'aider à patienter avant la lutte, dit-il, je vais te faire un cadeau. - Un
cadeau ? - Tous mes disques vinyle, disque d'une autre époque, et bien évidemment
l'appareil pour les écouter. - Tous tes disques ? T'es sûr ?» C’est vrai qu'il ne
les écoutait plus, car pour lui ils étaient trop liés à des spectacles vus avec grand-mère
; Emma, depuis toute petite, les avait, puis l'avait vu les écouter et des airs,
des passages musicaux étaient devenus des souvenirs d'enfance, sans qu'elle ait une
idée précise des œuvres entières ni même des compositeurs. Elle était ravie mais
craignait qu'il ne regrette… Il l'aida d'abord au transport jusqu'à sa chambre. Ma
fut très aimable avec grand-père, elle donna d’ailleurs un vague coup de main, avant
de revenir à un projet de décoration qu’elle devait présenter le lendemain. Comme
ils retournaient chercher d'autres disques, grand-père dit en souriant à Emma : «Ta
mère a deux grandes qualités : elle aime sa famille et elle sait veiller aux comptes.
Sans elle mon fils finirait par être sur la paille. - Oh, fit Emma. - Bon, j'exagère
; mais pas tant ; il est d'une générosité…» Après un autre effort il s'assit à sa
terrasse et se contenta de la regarder passer. Le déménagement terminé, la déménageuse
lui dit : «Tu regretteras peut-être, mais si… - A la saint-glinglin, répondit-il
en riant d'un souvenir, comme tu disais, petite, quand tu croyais qu'il s'agissait
vraiment d'un saint et que tu me demandais s'il fallait lui faire des prières.» Emma
n'appréciait guère d’habitude les souvenirs de son enfance des adultes de la famille
mais la journée était devenue si belle qu'elle en rit aussi.
Le premier rendez-vous était avec le proviseur, à 11h30. Il expliqua d’entrée à la
maman qu'il était très pressé, mais étant donné son insistance… «Ah bon, un cas de
harcèlement dans mon lycée ?» Le proviseur adjoint entra pour lui donner un document
et l'entendit : «Mais si, je t'en ai parlé plusieurs fois. J’ai même eu une réunion
avec les conseillers d'éducation, je t'ai rendu une note de propositions. » Et il
enchaîna en saluant la mère d'Emma et Emma "l’une des meilleures élèves du lycée".
On apprit plus tard qu'il se vengeait de la sorte d'un rapport de ce proviseur qui
bloquait sa carrière. «Ah… oui, oui, bredouillait ce dernier. Oh, si peu de chose,
il ne faut pas vous alarmer...» Ma s'indigna. Il parla de l'intérêt de l'établissement,
intérêt supérieur qui consistait à éviter les vagues. Puis, devant l’insistance de
la maman, insinua qu’Emma, oh ces jeunes filles, avait peut-être, sans doute, été
imprudente, d'ailleurs ces trois garçons on ne savait même pas qui c'était. Emma
rappela aussitôt leurs noms. Il se fâcha presque de la délation. Ma se fâcha et exigea
que… Il répliqua que, puisqu'elle avait, semblait-il, les moyens, elle n’avait qu'à
mettre sa fille dans un établissement privé. Lui, considérait qu'un cas pareil n’était
pas clair et que, par conséquent...
De retour à la maison, après un déjeuner où ma ruminait une vengeance, Emma alla
dans sa chambre et écouta un premier disque, le disque 1 de "La force du destin"
de l’illustre Verdi. Ma tapa sur la porte de la chambre : «Moins fort là-dedans !
On ne s'entend plus !»
Puis vint l'heure du rendez-vous avec le recteur de l'académie
: «Ah bon ? Un cas de harcèlement ? Je vais me renseigner. Un établissement bien
noté pourtant...» Il mentait mal, s'embrouilla un peu, mais tint bon dans l'immobilisme.
Un peu plus tard ce fut le rendez-vous avec le procureur de la République, qui n'avait
pas réussi à l'éviter sous la pression des amis de ma. «Ah bon. Ces cas de harcèlement
sont une vraie plaie. Oh, on ne peut pas faire grand’chose… Bien sûr il faut agir,
mais sans heurts...»
Ma en rentrant lança un regard en biais à son mari : «A toi.» Emma demanda timidement
à son père : «Qu'est-ce que tu vas tenter ?» Il sourit : le recteur désirait éperdument
entrer dans la Grande loge maçonnique, et il lui fallait des parrains, le procureur
aspirait à faire partie du Rotaly Club International, et il lui fallait des parrains...
«Tu vas te mettre en première ligne ? demanda ma. - J'ai aidé Pierre à y entrer,
il me doit ce service. Mais d'abord, ajouta-t-il en regardant Emma, il faut que j'aille
voir ton grand-père.» Car, retiré de l’activité celui-ci ne l’était pas des honneurs,
qu'il avait cumulés. Emma alla écouter de la musique, elle se passa les trompettes
d'Aïda et chanta avec. Comme elle sortait de sa chambre, ma lui dit d’un ton plaintif
: «Tu sais que tu chantes faux ? - Oui, répondit-elle joyeusement, c'est pour ça
que je ne chante qu'ici.» Ma rit.
Deux jours après, un hasard probablement, on apprit par le journal le plus local
qu'une famille (le nom était ensuite cité) sous le coup d’une injonction de quitter
le territoire depuis quatre ans avait été renvoyée dans son pays d'origine à cause
d'actes inacceptable répétés de son plus grand fils. Emma découvrait "L'Or du Rhin",
Wagner évidemment ravi de son accompagnement des chanteurs.
Il fallut encore un jour pour que l'on apprenne l'arrestation d’un jeune dealer et
sa mise en détention dans un établissement spécialisé pour mineurs, le nom n'était
pas révélé certes mais Elisabeth le connaissait et l’avait vu embarquer. Emma chanta
"Le Barbier de Séville", Rossini était aux anges.
Enfin le proviseur adjoint téléphona du lycée qu’Emma pouvait revenir car le conseil
de discipline, présidé par lui-même, avait rendu le verdict d'exclusion définitive
et immédiate contre le troisième criminel, qui était placé par sa famille en pension
dans un établissement lointain où l'on voulait bien l'accepter. Emma interpréta "La
Belle Hélène", et Offenbach lui promit un brillant avenir... dans tout autre domaine
que le chant.
Son retour aux études fut un triomphe parmi ses amis. Curieusement dans tous les
téléphones qui avaient fait les téléchargements maudits, même celui d'Emma, une sorte
d'attaque cyberhostile, arracha les données illicites et pas mal d'autres. On ne
peut y voir ni la main du recteur ni celle du procureur.
Le proviseur resta en place jusqu’à la fin de l'année, puis, comme il arrive fréquemment
après un certain nombre d'années, alla - bien malgré lui, et il tenta même de protester
auprès du ministre, mais le gouvernement était en train d’être remanié et sans lui
- exercer ses vastes compétences ailleurs ; le proviseur adjoint, qu'il voulait expédier,
resta en place jusqu’à sa retraite.
Emma, suivie de Ptigrizzli très fier d'être à l'origine de l'heureux dénouement,
fit le tour de la maison pour se rendre auprès de grand-père à l'heure de l'expresso
de l'après-midi. Elle voulait lui raconter, lui expliquer... et encore le remercier
pour ses disques. «Bah. Peut-être même qu'un jour tu les vendras parce qu'ils t'encombreront
- Oh» s’indigna Emma. Et en lui lançant un regard en biais digne de ma qui le fit
rire, elle ajouta : «A la saint-glinglin !»
10.
Ça va ?
«Dis, eh ? » Emma se tourne fièrement, fait la mannequin. Ma a levé les yeux de l'écran
de son ordi : «Oui oui, ton premier vêtement acheté toute seule. Oui oui. - Un jean
pas cher du tout... - A cause des trous aux genoux et sur les cuisses ? - ...avec
des crevés judicieusement placés, qui jouent avec le bleu du tissu. Tu devrais t'en
acheter un pareil, ma, et on sortirait ensemble !» Ma lui balance un regard ironique
et ne s'abaisse pas à répondre.
Emma a promis, Viviane ne veut pas être seule, que personne ne soit là et que personne
ne l'attende à la sortie.
Et quand Emma promet !…
La voilà, la première, devant la mer, c'est juste à gauche de l'ancien port, après
la station du métro, il y a une belle ligne droite de route longeant la "Promenade",
quand on la traverse on est sous les arbres ; tout le long de ce fragment de route,
à intervalles calculés pour le coup d'œil, des bancs revernis depuis peu, pour que
le touriste plonge des yeux dans les vagues, les flots bleus aux bateaux dansants...
La mer aujourd'hui a des vagues hautes comme des jeunes filles. Elles éclatent contre
les rochers en innombrables gouttes de soleil.
La vieille dame surgit à la gauche d'Emma, elle trottine après un petit chien blanc
qui traverse étourdiment la route, elle le gourmande à cause du danger et pour le
rattraper oublie de regarder si quelque véhicule… heureusement non... elle le rattrape
de l'autre côté et lui remet sa laisse puisqu’il n'a pas été convenable. Ils disparaissent
car ils ne revivent cette scène que lorsqu'Emma s'assied à nouveau à cette place
où elle les a vus il y a des années. Ce n'est pas elle qui revit la scène car elle
l'a juste vue, ce sont eux qui ont ainsi droit de nouveau à quelques instants de
vie.
«Ah. Ça va ? T'es pas trop angoissée ? - J'ai failli pas v'nir, répond Viviane qui
a l'air perdue, apeurée. Si je n'avais pas été sûre que tu serais là… je ne venais
plus. - Mais voyons, tu ne risques rien ; au pire, ce sera inutile…» Elles se sont
assises. Viviane essaie de respirer à fond, puis d'expirer lentement, pour contrôler
son agitation. «Tu n'as rien dit à ta mère, c'est sûr ? - Puisque je te l'ai promis
! - Parce qu'elle a le coup de téléphone terrible. - Sûr ! - Quand je pense à la
mienne, à mon père, s'ils savaient, je ne peux pas le supporter. J'ai tellement honte.
Honte ! - Je sais. Mais je suis là… - Je me l'étais promis : dès mes dix-huit ans,
avant qu'ils aient pu savoir quoi que ce soit, je tenterais... contre cette addiction
qui m’est tombée d’ssus. - Ils vont t'aider là-dedans, ils consacrent une partie
de leurs vies à ça. - Oui, hein ?… Sinon… je suis foutue…» Viviane regarde sa montre,
Emma aussi. «Je n'y vais pas ! crie Viviane brusquement. J 'ai trop... de tout. -
Si, viens, viens.» Elle l’accompagne jusqu'à la porte. Viviane la regarde un instant,
respire à fond et entre.
Maintenant il faut attendre, en principe une demi-heure environ ; c’est la première
des longues attentes d’Emma pour Viviane qui luttera contre son alcoolisme toute
sa vie.
Elle fait quelques pas dans un sens, dans l´autre… Son indécision la conduit devant
l'impasse proche de la station de métro et du Centre d'aide ; elle la connaît depuis…
ah… mais du bout seulement, jamais elle n'y est entrée.
Sur la droite, des vélos et des vélos parqués le long d'un haut mur d’immeuble sans
fenêtre par là ; sur la gauche, des entrées secondaires d'immeubles, des poubelles
pas encore rentrées ; pas d'architecture spéciale ; et au bout, trois marches, des
fenêtres et une entrée véritable, et une plaque blanche avec cette inscription dorée
: "Le pinceau magique". Emma essaie de regarder par la porte vitrée... rien du tout.
Elle fait demi-tour. Les contes de son enfance commencent de lui revenir en tête…
Voici l'autre côté des immeubles. Là, un vague souci des ingénieurs en architecture
de donner à chacun son image à lui, en puisant dans le vaste répertoire contemporain
de l'original pas cher. Mais pas d'architecte véritable, et pourtant vu l'emplacement…
Emma se rapproche d'une entrée et vient lire la liste des noms des sonnettes, il
lui vient l'envie de les sonner, tous. Les noms pourraient être n'importe où ailleurs.
Il n'y a aucun rapport entre les noms et les façades, entre les façades elles-mêmes,
entre les façades et la mer si proche… et avec les panneaux publicitaires criards,
les voitures garées alignées, les stops, les sens interdits, pour autos, les feux
pour autos, piétons, vélos... du grand n’importe quoi avec du grand n'importe quoi.
Emma a le sentiment aigu de se trouver dans l’incohérence.
L'incohérence raisonnée. L'incohérence est une institution. L'incohérence est raisonnable.
Un homme d’une quarantaine d'années, en costume gris, le regard sévère, sort de l'immeuble
et lui dit d'un ton pas aimable : «Qu’est-ce que vous voulez ?» Il est soupçonneux.
Au pays de l'incohérence Emma est une jeune fille douteuse, inquiétante, peut-être
un danger. «Rien» répond-elle platement, et elle s'éloigne en se sentant légèrement
rougir, pas de honte mais de mécontentement d'être traitée de la sorte.
Elle va plutôt aller se rasseoir ; assez de découvertes dans son petit monde connu
pour aujourd'hui. Sur le banc de tout à l'heure, pour que Viviane n'ait pas de difficulté
à la retrouver.
La vieille dame reprend vie et court après le petit chien blanc.
Emma s’amuse à imaginer un pinceau magique, "Le" pinceau magique. Elle entre tout
doucement dans le dessin animé que crée le pinceau.
Et ce qu'il… il a reproduit Emma assise sur son banc en train de dessiner et de peindre
car maintenant il est entre ses mains.
Et les folies de son esprit par la magie du pinceau elle leur donne vie dans le paysage
même, pas sur une feuille ou une toile. Mais sont-ils des folies, ces êtres qui sortent
des immeubles ? De ces immeubles qui étaient sous la garde de la suspicion et de
la méchanceté, d’un homme qui se disloque là-bas, sortent comme s'ils s'échappaient
des êtres vêtus de noir, hâves, à la marche difficile, saccadée, ils fuient le grand
n'importe quoi officiel, le raisonné sans raison, et tous avancent vers Emma, qui
les peint, qui leur offre la vie. Tous les yeux de glace de tous ces morts sont fixés
sur elle. Ils viennent très près, trop près, c’en est gênant
Leurs immeubles se sont
vidés. Ils la fixent et ils ne bougent plus ; ils attendent.
«Arrête, Sophie, arrête ! je n’en peux plus !» Emma sort du dessin pour regarder
qui la dérange ; elle voit une jeune femme attelée à une poussette, à son côté une
petite fille qui semble pas contente, et dans le berceau le bébé se met à... Des
sons pénibles - car Emma réagit d'abord aux sons. La maman a repris des forces, elle
repart après, tout de même, un coup d'œil à Emma comme si elle en attendait un mot
d’encouragement ou de sympathie, voire une aide. Une scène sans âge, de tous les
âges, sauf les costumes, que le pinceau peut changer. Trois vies qui se torturent
déjà, trois vies noyées dans le grand n'importe quoi. Sans autre rôle que de l'étendre,
de le faire proliférer. «Est-ce là… moi ?» se demande Emma.
Elle retourne dans son dessin.
Les morts sont toujours devant elle. Mais le pinceau ajoute des mouvements des lèvres,
d'abord ce ne sont que des dessins qui se superposent, deviennent un seul. Dans le
silence… Enfin ils se mettent à parler.
Ils demandent, demandent… quoi ? Qu’est-ce qu'ils veulent ? Que voulez-vous ? Ils
ne demandent pas la vie, non, pas du tout. Ils en ont des souvenirs mutilants. Ils
demandent sans savoir quoi. Ils n'ont que la demande. Emma leur dit qu'elle ne comprend
pas, qu'elle ne sait pas… Alors ils se montrent d’une incroyable flagornerie. Emma
en est gênée. Jamais elle n'a entendu des êtres humains s'abaisser, louer, flatter...
Ils sont prêts à tout pour obtenir... mais quoi ? quoi ?
Soudain grand-mère fut là. Pas morte parmi les morts, mais bien en vie et furieuse
: «Que fais-tu, Emma ? Ressaisis-toi ! Est-ce qu'on t'a élevée pour t'abaisser à
de tels rêves ? Sors d'ici, Emma, tu n'as rien à y faire ! - Bien sûr, grand-mère,
tu as raison, mais… - Sors, Emma chérie, je t 'en prie !»
«Ouf, s'exclame Viviane en s'asseyant. - Tu as l'air plutôt satisfaite, remarque
Emma qui finit de revenir dans la vie. - On m'y écoute au moins. Je n’ai pas été
trop longue ? - Oh, une demi-heure. - Non, presque une heure, dit Viviane en regardant
sa montre… Je crois qu'ils peuvent m'aider. Même s'ils prétendent que je devrais
en parler à mes parents. Ça, jamais ! Il faudrait alors que je parle aussi du reste...»
Elles s'éloignent vers le métro. Viviane explique que c'est sa sœur aînée qui lui
a donné l'exemple de boire et l'y a entraînée, mais sa sœur, elle, n'est jamais saoule,
ni folle pour avoir bu. Elle n’est pas pareille. Viviane a copié un modèle auquel,
sans le savoir, elle ne ressemblait pas et ne pouvait pas ressembler.
«Tu sais ce que c’est, là, au fond de l’impasse, "Le pinceau magique" ?» Viviane
retrouve le rire, un rire gai : «Je n’ai plus l’âge malheureusement. On s’amusait
bien chez la mère Tantile. C’est l’atelier de dessin pour tout petits. Je me demande
si elle vit encore, si elle joue encore à faire croire au pinceau magique.»
11.
Quel ennui d'être bien.
«J'peux t'aider ?» Ma, assise à la table de la cuisine et en train d'éplucher des
pommes de terre, lui lance un regard ironique. Elle a toujours tenu à être la cuisinière
de sa famille, n'entre dans le sanctuaire-maison que la femme de ménage. Et, tout
naturellement, Emma n'apprécie pas que quelqu'un y soit invité. Ça n'arrive jamais
; heureusement encore !
«Tu ne pouvais pas l'inviter dans un restaurant, comme d'habitude
? J’croyais qu'il préférait l'hôtel plutôt que de nous gêner. - Mais cette fois,
c'est spécial, il veut impressionner sa compagne, fiancée et future épouse ; il veut
lui montrer qu'elle entre dans une famille qui a ses lettres de noblesse. - On est
nobles ? - Voyons, Emma, ne fais pas la sotte. C’est une façon de parler.» Emma,
qui avait très bien compris, épluche un moment en silence, puis la curiosité l'emporte
: «Ils vont aller voir grand- père ?» Ma en riait d'avance. «La dernière fois, ce
fut l'un des spectacles les plus réjouissants que j’aie vus. Mais bien sûr, ton grand-père
maintenant est un vieillard très fatigué. - C’est pas un vieillard», riposta Emma
qui ne supportait pas ce terme pour lui. Il y eut un nouveau silence. Chacune laissait
défiler ses souvenirs. «Vous ne l'avez pas revu depuis quand ? - Ça fait trois ans.
- Ah, j'étais encore confiée à grand-père quand vous étiez de sortie à cette époque...»
Hubert est le demi-frère de ma. Ils ne sont pas proches proches . Mais ils ont été
élevés ensemble quand même ! Ils comptent l'un pour l'autre quoiqu’ils ne se voient
pas souvent. Et là, il s'agit d'une grande occasion, une occasion majeure, et même
d'une nécessité familiale.
Vers onze heures on ouvre la porte de la propriété et, peu après, entre une somptueuse
voiture - Hubert est à la tête d'un réseau de vente des plus chères, performantes,
luxueuses, etc. -, une voiture de rêve - de certains rêves -, qui doit remplacer
la présentation de l'heureux propriétaire, une voiture de maître, comme on disait
autrefois, en un sens. Hubert en descend. Il a l'air effondré. Il est seul.
Pour Emma sa taille est impressionnante, c'est un géant. Et son embonpoint le classe
parmi les dévoreurs, les ogres... mais finie l'enfance, Emma, n'est-ce pas ?
Hubert embrasse sa sœur, puis pa, enfin Emma en lui disant : «Ah, la petite ! Tu
as sacrément grandi !» Evidemment, tiens, la dernière fois qu'ils se sont vus, il
y a presque dix ans… Emma superpose son souvenir avec ce Hubert-là, le nouveau est
encore plus impressionnant, bizarre. Le monde dont sort cet oncle ne peut pas être
comme le sien. Il y a un anti-monde, comme de l'anti-matière, un anti-monde puissant
qui essaie sans cesse d’attaquer celui-ci, d'y entrer pour prendre, saccager, violenter,
tuer, un monde de frustrations et de haines…
Ma risque la question : «Tu es venu seul ?» Hubert secoue la tête, au bord des larmes...
«Elle m'a quitté, plaqué… - Oh. Je suis désolée. - Je ne m'y attendais pas ! Pas
du tout ! Elle
m'a laissé tout organiser, et... juste un mot ! Regarde ! » Il le sort
de sa poche, le montre à ma. «J’ai failli ne pas venir. Et puis je me suis dit qu'il
fallait que tu m'expliques, toi, tu pourras comprendre… - Viens, on va d'abord t'installer.»
Pa en les regardant se diriger vers la maison, Hubert portant sa petite valise à
roulettes, dit à Emma : «Il faut que j'aille prévenir grand-père de cette nouveauté,
il avait misé sur l'amabilité envers la fiancée pour éviter d'avoir affaire directement
à Hubert. - Mais il n'a pas déjà été marié ? demande Emma perplexe. - Trois fois.
Elle aurait été la quatrième. - Un Barbe-bleue ?» Pa sourit. «Non, lui, elles le
quittent. - Et pourquoi ? - Il lui manque peut-être une chambre des horreurs. - Oh,
non, pour les garder seulement, je veux dire. - Si, probablement. Tu verras : ton
oncle est vraiment transparent.»
Restée seule, Emma tourne autour de la voiture : gris métallisé avec une unique ligne
or sur les portes, des jantes monstrueuses du noir des pneus, et l'intérieur !...
Elle hésite à essayer d'ouvrir la porte... une sonnerie stridente crierait au voleur
probablement... Des phares qui sont des yeux méchants, froids, immenses… L'intérieur
: du cuir, sûrement du vrai, beige, des écrans, des boutons sur le tableau de bord
qui servent forcément à quelque chose, les… Elle a très envie d’ouvrir la porte...
il vaut mieux rentrer.
Dès le hall, elle entend tout de suite la grosse voix d'Hubert, elle qui a l’habitude
d'une maison feutrée, de parents discrets, la voix s'entend de partout ! Emma s’est
réfugiée dans la cuisine, mais la voix est aussi dans la cuisine, elle voudrait ne
plus entendre, comprendre ce qu'elle dit, mais pas moyen, elle met ses mains sur
ses oreilles, le son passe, le sens reste en-dehors, c'est au moins ça... mais on
ne peut pas vivre sa journée les mains sur les oreilles ! Emma fuit dans sa chambre,
le dernier refuge… La voix ! La voix !!... Soudain elle s'arrête, cette voix, de
dire, dire; enfin.
Emma, assise à son bureau, se détend. La paix des sons est revenue, elle reconnaît
son silence, celui de la maison, celui des bruits familiers...
On frappe à sa porte, elle va répondre mais la porte s'ouvre déjà : Hubert entre
!
«Ah, tu es là, ton antre, ma petite nièce. Ah oui, bien bien. Joli poster. Tu as
du goût. Je t'ai trop négligée mais, que veux-tu, j'ai tant de travail, toujours
un rendez-vous à gauche, à droite, un enfer pavé de rendez-vous et c'est ainsi que
je vis heureux, tu te rends compte ? Moi, quand j'examine ma vie, je n'en reviens
pas.» Emma, éberluée, le voit s’asseoir sur son lit qui en craque. «Il faut que je
t'explique pour que tu ne me juges pas trop mal. J'ai eu ton âge et je sais que l'on
comprend mal les choses et les gens parce qu'on a une vue étriquée de la réalité.
Ne pas être compris de son unique nièce, oh, tout de même. D’autant que je n'ai pas
d'enfant. Je n'en voulais pas, je n'en veux toujours pas. Créer une souffrance de
vie supplémentaire… et je pense à ceux qui doivent assumer la mort de leurs enfants
avant la leur… Je ne sais pas ce que tu en penses, mais moi je n'en supporte même
pas l'idée. Comme ta mère souffrirait si elle devait te voir mourir. Mais tu es en
bonne santé, ça va ? Quand j'avais ton âge...» Etc etc etc. Et la voix de dire, dire,
dire. Emma n’osait pas mettre ses mains sur ses oreilles. Elle entendait mais son
cerveau refusait de comprendre. Les mots n'étaient qu'un torrent. Hubert racontait,
se racontait, il devait adorer se raconter, on aurait pu former un club de ceux à
qui il s’était raconté...
Ma surgit, regarde Emma avec un rien d'inquiétude dans le regard, lui sourit, dit
à Hubert : «Viens, il vaut mieux que tu voies son grand-père maintenant, à ton arrivée,
ce sera plus convenable. - Oh, comment va-t-il ce vieux ? Je l'avais oublié. Mais
c'est vrai qu'il vit encore ?» Et ils sortirent, partirent.
Emma reprenait ses esprits peu à peu. Elle ferma sa porte, s’assit dans son fauteuil
et... s'y endormit.
Hubert était venu pour trois jours. Un de rayé, deux à tirer. Le lendemain ma décida
son frère toujours déprimé à se rendre avec elle sur les lieux de leur enfance et
de leur adolescence. En se rendant aux sources il prendrait conscience du trajet
accompli, car il pouvait être fier de lui, n'était-il pas au sommet de la vente des
voitures de luxe ? «Ah, fit-il avec un clin d'œil à Emma, tu ne m'as pas encore entendu
parler moteur ! C’est là qu'je brille.» Ma préféra l'emmener dans sa petite voiture
à elle, discrète. Il eut du mérite à accepter car il y était disproportionné.
«Ouf, dit Emma. - A midi, je me charge du repas !» déclara joyeusement pa. Et exceptionnellement
grand-père parcourut les presque deux cents mètres pour être leur convive. En le
voyant Emma se précipita dans ses bras : «Ta petite-fille est une héroïne, grand-père
! Je ne lui ai pas dit une fois qu'il m'embêtait. - Eh bien, l'héroïne est la digne
petite-fille d'un héros, je ne le lui ai pas dit non plus. Nous sommes une famille
hors du commun. - Oui, dit Emma, on peut s'admirer, on l'a bien mérité. - Encore
un jour et demi», s'amusa pa.
Le repas, dans la cuisine, composé essentiellement de pâtés, jambon, saucisson, fromages,
fut joyeux. « Eh, dit grand- père, on se récompense pour avoir bien menti. - Menti
? reprit Emma interloquée. - Par omission, expliqua pa. - Pas seulement, je suis
allé jusqu'à déclarer à l'ostrogoth, sous le regard le plus terrible de ta mère,
que je n'étais pas mécontent de le revoir. - Là, dit pa mi figue mi raisin, c’est
énorme. - Ah, fit Emma. Mais vous m'avez appris que c'est mal de mentir. - Oui, répliqua
grand-père, mais parfois c’est l' inverse. - Ah... - Il faut évaluer si ça vaut l'coup,
ajouta grand-père en riant. - Quelle belle leçon de cynisme d’un grand-père à sa
petite-fille, dit pa qui souriait. - Bah, fit grand-père désinvolte en regardant
Emma qui restait indécise, le cynisme est un mal dont on a parfois besoin pour le
bien.» Emma remit à plus tard les profondes réflexions et revint à son jambon.
Le soir, car ma, sagement, prolongea au maximum l'excursion, Hubert était tout entier
dans leurs souvenirs communs, et il les racontait, racontait, s'amusait, riait, pleurait
presque, cherchait un détail désespérément, interrogeait ma... et toujours cette
voix, cette voix qui même pianissimo était encore fortissimo. Emma en aurait appris
énormément sur sa mère si elle n'avait pas fermé son cerveau.
Pour le dernier jour, Emma se trouva plein d'occupations : dans la cuisine où ma
avait évidemment grand besoin d'elle, pour le ménage - parfaitement, et elle essaya
pour la première fois l'aspirateur aidée par les conseils peu avisés de son père
-, aller aider grand-père à retrouver il ne sut jamais quoi, au jardin où il fallait
ceci et cela - mais pa, inquiet, ne la quitta pas d'une semelle - ; enfin, fatiguée,
elle décida de consacrer le reste de l'après-midi à la philosophie.
Pour que l'étranger ne vienne pas dans sa chambre, elle n'y alla pas. Elle profita
du beau temps. Elle s'assit sur le banc près du bouleau et des lilas, son banc préféré,
et bien au milieu avec des feuilles et un stylo à sa gauche, trois livres à sa droite,
son sac de classe à ses pieds ; là, dans la paix, elle reprit la lecture de "L'Apologie
de Socrate"...
« Ah, tu es là ! Je me demandais... Au grand air. Tu as bien raison, tu es mieux
que dans ta chambre. Tu me fais une petite place ? » Sans façon, il prit les livres
et s'assit. Il était ainsi tellement près, envahissant à cause de sa haute taille
et de sa largeur... Emma se sentait minuscule, enfantine à côté du monstre. « Attends,
dit-elle précipitamment, je me pousse.» Et elle remit vite les feuilles, le stylo
et les livres qu'il lui passa gentiment dans le sac, puis se poussa. « Qu'est-ce
que tu lis ?» demanda-t-il en se penchant pour voir. "L’Apologie de Socrate". - Ah,
j'ai dû lire ça, moi aussi, je ne m’en souviens pas du tout, c'est bien ? - Je commence,
répondit Emma de sa toute petite voix. - Ah oui, je crois me souvenir… il meurt à
la fin. - Ça s'fait pas de dévoiler la fin, répliqua Emma qui s'essayait de plus
en plus souvent aux plaisanteries et pour lui faire sentir que son comportement...
- Ah, les belles années, à ne pas comprendre grand chose, d‘où peut-être le fait
que, dans le rétroviseur, elles semblent belles. Quand j'étais en Terminale, car
j'y suis quand même allé vu l'insistance de mes parents, il faut dire que j'avais
démonté le moteur de leur voiture, pour voir, et que je ne savais pas le remonter,
et vlan cette punition, un an de punition, heureusement que ta mère m'a aidé. J'avais
fait la connaissance d'une ravissante et aimable barmanette qui avait échappé à ses
parents et on passait nos loisirs, les miens étaient sans limites, à la fête foraine
ou au parc des loisirs qui existe encore, je l'ai revu, de l'extérieur, l'autre jour,
ou en discothèque. J'aurais dû l'empêcher de commencer la drogue, mais je ne me rendais
pas compte ; tu ne te drogues pas, j'espère ? Ah, les belles années... » Et la voix,
perchée là-haut très au-dessus de la tête d’Emma, racontait, racontait... Emma avait
posé le livre sur ses genoux, elle ne pouvait plus lire, bien sûr, elle aurait voulu
interrompre le gêneur, l'envoyer balader, mais comme ma serait triste, mécontente...
Il fallait tenir le coup. « Ma première femme, à vrai dire, m'a bien fait quelques
reproches, mais même devant le juge des divorces elle n'a pas trouvé grand-chose.
On peut dire que j'ai gagné le divorce si j'ai perdu ma femme. Voilà ce qu'elle me
reprochait… » Et la voix, la voix - et pas moyen de mettre ses mains sur les oreilles
! -, la voix, perchée au-dessus de la tête d'Emma, disait, disait, disait... Pas
moyen de ne pas comprendre, la voix était trop forte, trop près. Pas moyen de fermer
son cerveau.
Hubert raconta sans s'arrêter ni demander un avis, sa jeunesse, ses trois mariages,
puis
sa vie de couple avec celle qui était sa fiancée avant, croyait-il, le vrai mariage,
celui qui durerait jusqu’à la fin de leurs vies…
« Eh voilà. Ça a encore mal tourné. Elles étaient si bien, mais des pensées fausses
sont entrées… des serpents dans leurs têtes, elles ont débloqué, jusqu’à devenir
folles ! Qu'est-ce qui a bien pu les mener à ces diableries ?! - Le diable, évidemment »,
ne put s'empêcher de répondre Emma qui en fut toute surprise. Il partit d'un tonitruant
éclat de rire. «Le diable ! Mais oui. Le diable aime les femmes. Il finit par nous
les piquer !» Et il riait.
Pa surgit alors, l'air à peine inquiet : «Ah, vous êtes là, on vous cherche pour
le dîner. Allez, venez.» Et il ajouta avec un sourire à Emma : «Voilà ce que c'est
de trop discuter, on oublie l'heure.»
En fait, rien n'était prêt. Mais ce dîner fut joyeux car Hubert était revenu à sa
belle humeur naturelle.
Le lendemain, il partit dépression chassée, il envisageait de refaire sa vie, il
déclara qu'il se battrait avec le diable jusqu'au bout.
«Eh bien, dit ma à sa fille, la jeune sorcière a fait appel au diable ! - Une héroïne
a les alliés qu' elle trouve, répondit avec dignité Emma, l'important c’est d'être
une héroïne,
non ?»
12.
Sortir à l’intérieur.
«Bon, eh bien, j'y vais.» Ma lève la tête de son bureau, étonnée. «Je t'ai dit, tu
te souviens ?» Oui, ça lui revient, mais comme il est presque sept heures et qu'elle
craignait que ce ne soit beaucoup plus tôt, elle avait cru que… «Tu penses vraiment
qu'à cette heure-là... Enfin... Ton téléphone est en mode Prêt pour assistance ?
que tu n'aies qu'à appuyer dessus pour prévenir et qu’on te localise ?... Au fait,
tu as déjeuné ? - J’emporte des pains au chocolat et une bouteille d'eau.» Ma sourit
en voyant le petit sac à dos : «Me voilà rassurée. Alors, bonne expédition !»
Emma a décidé de découvrir sa ville avant qu'elle ne soit plongée dans la frénésie,
avant qu'elle ne soit cachée par une surabondance de faits, de vie, de peurs... Certes,
sept heures, c'est l 'heure habituelle pour partir à l'école, mais dans ce cas elle
suit un chemin balisé, elle ne voit rien qui ne soit autorisé à se montrer. Il s'agit
aujourd'hui de voir ce qui existe à côté, en-dehors, partout en somme où le troupeau
ne passera pas.
D 'abord elle prend le métro comme d'habitude et forcément il est comme d'habitude,
mais cette fois jusqu'à la gare; et de là une avenue, qu'elle connaît un peu, elle
l'a déjà parcourue, une avenue à voitures et petits commerces innombrables dont on
se demande comment ils survivent. Mais à sept heures et quelque ils sont fermés ;
les voitures, moins nombreuses, roulent plus vite…
Une sensation de vide, de manque peut-être, oui, voilà comme elle finit par définir
son sentiment... Elle marche vite. Trop vite ? Elle se demande pourquoi elle marche
vite puisqu'elle ne va nulle part. Elle fait comme les rares voitures en somme :
puisqu'il y a moins de monde, elle va plus vite. Emma s'arrête. L'endroit à bruit
est presque paisible. Les commerces ne sont plus qu'un décor, et un décor laid avec
leurs masques de grilles et de volets jusqu'à terre salis de jets de peintures rouge
jaune verte.... De toute façon rien de ce qu'il y a derrière n'aurait été utile à
Emma, ne l'aurait même intéressée. L'inutile a été banni de l'avenue. Les gens eux-mêmes
peuvent être considérés comme en faisant partie, et ils ont été bannis. Ils n'étaient
donc que des mensonges de vie. Des corps d'illusion qui cachaient de leurs mouvements
la vérité du lieu. Une vérité ? De quoi parles-tu, Emma ? Il faudrait effacer le
reste du décor, ces volets, ces grilles, ces murs d'immeubles... et alors… que reste-t-il
?
Plus bas, sur un banc de pierre, un homme déjà âgé, à barbe et chevelure longue
grisonnantes, lève du sol, lentement, une bouteille, il boit un peu, il la repose.
Il donne maintenant l'image de la méditation ; il est plus probablement à peu près
saoul. Sur le trottoir en face, un couple de trentenaires marche dans le même sens
qu'Emma, mais d’un pas très rapide, en parlant et riant fort, la femme a des vêtements
très colorés, l'homme est gris. Leur destination est sans importance, elle est la
justification qu'ils rient ensemble et rient fort, fort ! Et assez loin, plus bas
dans l'avenue, un homme jeune, peut-être trentenaire aussi d'ailleurs, qui ne bouge
pas… ah si, il avance de quelques pas dans leur direction… Mais il n'y a pas de rencontre,
ils se croisent, c'est tout. Le vieillard reprend sa bouteille, la monte lentement
à ses lèvres... Emma se rend compte que l'avenue s’est réduite à trois rythmes. Sans
liens. Il ne reste de l’avenue que cette incohérence. Emma n'a pas de rythme, non,
elle… non, parce qu’elle ne se regarde pas. Elle est invisible dans une vérité que
la vie va bientôt submerger de ses flots incessants. Les humains-mensonges vont revenir
jouer le rôle de cache, les volets vont se relever, les grilles s’écarter, et rien
ne se verra plus, les rythmes seront invisibles, immergés.
Es-tu vivante, Emma ?... Toi ?... Elle sort ses écouteurs, les met, choisit un morceau
de musique sur son téléphone. Reprend sa marche. Mar-mar-ââ-che che, che gauche,
droite che, mar, mar, gauche droite… elle stoppe. Non, ce n'est pas possible. Cette
musique n'est pas d'ici, elle lui ment sur ici, elle cache ici, cette musique n'est
de nulle part. Donc... «Ce n'est pas courageux, Emma », se dit-elle. Et elle range
les écouteurs. Repart.
La voilà à la première grande intersection, une avenue à tramway. Où aller puisqu’elle
n'a aucune raison d'aller ? Un tramway passe, vide. Emma prend sa direction. Il s'arrête,
repart. Emma continue, puis brusquement se rend compte : elle suit le tramway ! Il
l'a aspirée en quelque sorte par son bruit et son allure : elle n’a pas résisté une
seconde, elle n'avait pas compris. Elle a suivi comme des gens suivent un corbillard
; qui est dans le corbillard ? c'est Emma… Mais non; il repart là-bas, il est vide.
Elle tourne dans une rue à droite, puis... à droite… elle regarde, elle écoute… des
architectures se mettent à exister, des silences divers se mettent à exister... elle
ne lit pas les noms des rues, elle avance… elle déambule. En un sens elle est perdue.
Là elle est dans l'inconnu total pour elle. Des lieux se mettent à exister puis,
aussitôt, elle les oublie. Elle marche d'un oubli à un oubli. Tous ces lieux sont
morts. La visiteuse de mort admire cette variété infinie de formes, de nuances, de
couleurs, de silences qui s'évaporent comme une buée... Un escalier sur sa gauche,
étroit et tournant légèrement avec une voie à voitures rapiécée de noir et aux taches
blanches, un pont piétons au-dessus d'une autre voie…
Elle décide, choisit de continuer jusqu'au bout, s'il y en a un, la montée du trottoir
et de la voie. On tourne, tourne, ce n'est pas circulaire et il doit y avoir en haut
une voie pour aller, descendre, de l'autre côté ?
Le bas sommet est couronné d’une église. Elle découvre d'abord son flanc gauche,
sobre, c'est quoi au juste comme époque ? Puis la façade et, devant, une cour pavée
sur laquelle stationnent quelques voitures. L'église est fermée à cette heure, bien
entendu. Au-dessus du porche l'unique sculpture : Marie à l'enfant. D’un beau mouvement
; très vivante. Moyenâgeuses ? Eglise et sculpture ? Mélange de siècles, voire de
millénaires ? Au fond de la cour, après les voitures, il y a un muret, elle s'approche
: on voit une rue en-dessous, totalement de face comme si elle sortait de cette collinette,
y a-t -il un tunnel ? Les immeubles les plus hauts sont encore une vue, ils n’ont
pas de présence forte ; elle est bien à un point de vue de la ville… Emma regarde
Marie. Puis elle décide de redescendre. Par l'autre côté. En quittant la cour elle
croise un homme en bure brune et avec une toque noire, une sorte de moine, ou de
pope ? Pas un curé en tout cas : il lui grogne bonjour. Elle tourne un peu, arrive
à un chemin dallé; plus de route ; il est bordé d'arbrisseaux sales. Une promenade
pour les habitants proches, un square en grimpette et descente douces. Le chemin
s'élargit, l'espace supplémentaire est occupé par de petites tentes bleues ; et puis
dans la descente quand elle a tourné, d'autres tentes, il reste juste un passage
suffisant. Des migrants avec l'aide d'une association quelconque sont installés là,
pense Emma qui a un petit frisson à l'idée qu’elles pourraient avoir été ouvertes
ou s'ouvrir. Bientôt en bas ? Le chemin est désormais en larges marches. Un rat mort.
Un peu plus loin, sur le côté, au pied de buissons des bouts de pain sortent d'un
sac poubelle noir éventré. Puis voilà une femme âgée avec un petit chien blanc à
l'air important…
Emma échappe au chemin. Ouf. Elle se dit que... symbolique ? mais de quoi ? Des symboles
on peut en trouver partout. On symbolise ce qu'on veut... Vers chez elle par exemple,
avec la place du métro, de la voie rapide, de la rue en dessous... Si quelque chose
est symbolique, alors tout est sens. Alors elle déambule depuis une heure dans du
sens. Dans du sens mort. Elle décide que les rues, les constructions sont ce qu'elles
sont. Il n'y a rien derrière les façades. Marie était devant mais elle était quand
même de pierre…
Elle veut rentrer. Mais où est-elle ? Il est tentant de sortir son téléphone et de
regarder… mais elle voudrait, elle veut trouver seule la sortie du labyrinthe. Voyons,
elle a tourné à droite au tout début, donc l'avenue à tramways, par là...
Repartie d'un bon pas Emma traverse des espaces décorés de façades qu'elle ne reconnaît
pas. Elle ne reconnaît rien. Pourtant c'est forcément par là. Ce square ? Ah non,
jamais vu. Elle se sent découragée. Elle regarde ces arbres, croit les entendre dans
un vent léger qui vient de se lever. La tribu des pins pleure trois des siens tronçonnés
par des hommes : ils étaient pourtant à peine malades, ces centenaires se seraient
remis encore une fois... Par là, forcément...
Emma triomphe et elle monte dans un corbillard qui la conduit au métro.
A la maison son récit enthousiaste laisse ma perplexe.
Et puis, pa a la bonne idée de les inviter au restaurant ! Pour Emma c’est rare,
très rare.
La vue donne sur la mer, l'emplacement du resto vaut plus que le contenu des assiettes,
correct d'ailleurs. Emma se sent revigorée, joyeuse.
Et puis dans la salle bondée, elle voit, sur sa droite, un vieillard face à une jeune
femme qui parle, parle, qui a l'air… et sa robe est d'un rose vif... rit… parle un
peu fort… a l'air si vivante. Le vieillard, qui semble ne pas écouter, prend son
verre, le porte lentement à ses lèvres, boit, le repose, toujours lentement, si lentement.
Emma mange en silence, ma la regarde légèrement inquiète, pa explique ce qu’est le
voilier qui passe là-bas. La jeune femme lance de fréquents coups d'œil vers la gauche...
vers un trentenaire gris assis en face d'un autre qui obstinément consulte son téléphone,
mais lui sourit aux coups d'œil de la jeune femme. Elle parle, parle, rit. Le vieillard
saisit son verre, le porte lentement à ses lèvres... Et les autres semblent à Emma
n'être que des figurants. Et elle-même et ses parents ne seraient que des figurants
de cette histoire qui vit là ? A part ces deux rythmes-là, pour tous les autres il
n’y a qu’un automatisme, elle a beau regarder, chercher, ce sont les deux seuls rythmes
à part du rythme collectif. Emma pose sa cuillère à dessert, elle ne veut pas être
figurante dans un rythme pareil. Elle se sent mal à l'aise. Perdue.
Sur un signe de ma, pa déclare qu'il règle l'addition et les rattrape à la voiture.
En marchant, Emma se presse contre sa mère qui la serre très fort pour lui communiquer
son courage.
Pa est déjà derrière elles, inquiet, désolé. Il ne comprendra jamais tout à fait
sa fille.
13.
La fille Liane.
«Toi ? en cette saison ?» Emma n'en revient pas. Devant elle une longue jeune femme
aux cheveux auburn mi-longs, intégralement habillée. Cette dernière précision peut
paraître saugrenue mais leur première rencontre et leur fréquentation datent de l'été
dernier, sur la plage des Essaims, plage publique où ma emmenait parfois sa fille
(et cet été-là ce fut très souvent) dans l'idée qu'elle connaisse tous les genres
de vie et ne soit ultérieurement désemparée nulle part, et où Liane aidait, en petit
boulot d'été, la matrone de la baraque à boissons et à beignets. De temps en temps
elle prenait un panier et allait faire du baigneur à baigneur; Emma était encore
trop enfant pour résister, un médiocre beignet de plage était de l'or en beignet.
Liane avait un vrai prénom, danois, si bizarre pour Emma qu'elle l'avait affectueusement
transformé sans s'en rendre compte, poussée sans doute par l'étonnant corps filiforme
aux seins boutons de la jeune fille, très bronzée, qui ne portait jamais qu'un slip
de bain assez bas. De père danois et de mère slovène, elle avait surtout grandi chez
sa grand-mère vers Douarnenez. Son français était donc parfait. Elle était descendue
pour la première fois jusqu'à la Méditerranée et ce fut un coup de foudre.
Maintenant elle cherchait à se faire des amies, pour le plaisir de causer, de s'expliquer
et de rire.
Ma acquiesçait sans s'étonner quand sa fille lui demandait si elle pouvait la déposer
à "la" plage… Ou si elle devait prendre le bus ? Mais non; ses rendez-vous de travail,
même en plein été, l’empêcheraient seulement de rester. «Je repasse à dix-sept heures,
ça ira ?» Emma avait compris l'avis maternel sur ses nouvelles connaissances quand,
à sa demande d'aller "rejoindre les copines ", elle avait eu droit en réponse à un
vague grognement sans même que ma, allongée et somnolente, ouvre carrément les yeux.
C’était juste après que Bettine, la fille de la propriétaire du haras pas loin de
là, ait cessé de s'ennuyer en se joignant à elles : cette plage publique est tout
de même très à l'écart des flux popus et touristiques - on a évité d'installer un
parking et ne passe qu'un bus par heure.
Bettine a deux ans de plus qu’Emma, elles se connaissaient de vue, et Liane... encore
un an de plus. Mais c’est Emma qui attire les regards ; Elizabeth, qui travaille
en discothèque pendant les mois de vacances, déclare que, quand elle se promène entre
Emma et André, elle est entre ses deux papiers à mouches, tant les yeux volettent
vers eux, et une fois, en quittant Emma, elle lui a dit en riant : «Allez, je retourne
à l'invisibilité», une blague façon Elisabeth.
Bettine est joyeuse et fainéante, c'est
vraiment une fille d'été, aucun risque de discours sur l'école avec elle, avec Liane
non plus. Tout ce qui bout dans la tête vient s'évaporer au soleil. Les propos sont
sans conséquence. Et on rit ! Le pas drôle ailleurs était drôle ici, entre elles.
Emma se sentait, enfin, sotte avec délice.
Parfois quand Liane allait "piquer une tête" pour se rafraichir, elle la remplaçait
à la vente des sodas et des beignets : elle jouait à la marchande comme quand elle
était petite, mais avec de vrais clients, seule la marchande était fausse ; elle
était en touriste dans le vrai monde du commerce. La matrone s’en aperçut une fois
mais ne dit rien : quand la fausse marchande blonde aux yeux bleus apparaissait au
comptoir les clients, surtout masculins, se multipliaient.
La bêtise, c'est pas mal du tout. A expérimenter avec modération, comme l'alcool.
Il ne faut pas devenir accro. Mais le bain de propos idiots sera un beau souvenir
des étés d'Emma. Sa mère par son absence avait raison : c’était aussi bénéfique que
le soleil. Aussi dangereux également. Mais la mère de Bettine, descendue exceptionnellement
à la plage, avait fait la connaissance des "amies" de sa fille et Liane lui avait
paru "de confiance".
Les vacances évanouies dans le pays des rêves, Liane ne partit pas. La mère de Bettine
l'embaucha pour lui éviter le gros problème des désargentés. Elle passa d'ailleurs
sans difficulté et même avec enthousiasme des beignets aux chevaux ; elle apprit
à monter et se prit d'amitié pour la jument blanche Dara. Elle la promenait, sur
la plage notamment, les sabots dans les vaguelettes, elle la bichonnait, lui parlait,
lui faisait mille confidences... que Dara appréciait à l'évidence. C'était une amitié
partagée.
Alors Bettine commença d'être jalouse. Pas de Liane. Dara était son cheval préféré,
le seul pour lequel elle se fatiguait un peu éventuellement, et jamais, jamais, elle
n'avait reçu de Dara la moindre marque d'affection, comme Liane. Elle tenta de se
joindre à elles, un nouveau trio d'amies, quoi. Mais ça ne fonctionnait pas. Elle
était de trop. De trop, chez elle ! Et l'étrangère usurpait sa place !
La jalousie torture et emprisonne, mais l'espérance, celle de reprendre Dara à la
fille aux beignets, l'espérance est celle d'échapper à sa prison. Voir les murs !
Tout le temps, les murs ! Ce que l'on n'a pas, et que... Trouver une issue ou briser
un mur, si épais soit-il. La prison crée la démence. Bettine n'avait pas l'intelligence
nécessaire pour dominer une situation difficile quelle qu'elle soit.
Un jour de congé de Liane, Emma qui l’avait rejointe, puisqu'elles croisaient André,
les présenta. Sans penser à mal, naturellement, et à vrai dire sans penser du tout.
Par automatisme du convenable. André plut beaucoup à Liane - il plaît à toutes ;
et André est sans résistance aux approches directes : sans Elisabeth il est perdu
dans le monde des femmes.
Ils ont dû se revoir. Ils se sont revus, sûr sûr. La démente de Dara était aux aguets.
Et alors qu'avait-elle à s'ingérer... mais, dans sa tête, l'histoire d'Elisabeth
devenait comme la sienne. Une solidarité de victimes… En conscience, en jalousie
et en espérance... elle téléphona à Elisabeth qu'elle connaissait à peine, jamais
elles ne s'étaient trouvées dans une même classe.
Le traitement du délit fut rapide et violent. On n’en connaît pas les détails, mais
les conséquences oui.
André ne sut rien, il s'étonna, en vain, que Liane ne lui réponde plus au téléphone
; Elisabeth, innocemment, s'employa à lui changer les idées, or les siennes étaient
toujours peu nombreuses à la fois.
Mais avec Emma ! ce fut une tout autre affaire. Elisabeth éclata littéralement de
rage contre elle. Elle lui parla comme elle ne le ferait qu'une autre fois, des années
plus tard, quand Emma aurait pris le parti de Catherine contre elle, et il faudrait
plus de six mois (six mois, neuf jours et douze heures trente) pour que Catherine
et les deux filles (plus jeunes) d’Emma - même son petit Bertrand participerait -
réussissent la réconciliation. Elisabeth repartait, toujours en rage, quand, en se
retournant pour foudroyer encore la criminelle, elle la vit immobile, interdite,
au bord des larmes. Son cœur fondit. Elle revient vers son amie en courant, l'embrasse
sur la joue en lui disant : «Ne m’en veux pas. L’idée de perdre André me rend folle.»
A peine rentrée, Emma voulut raconter à ma, qui lui prêta une oreille distraite et
ne compatit pas. Elle n’eut droit qu'à des "ah oui", "ah bon", "eh bien, que veux-tu",
"ça arrive", "parfait, ça s'est arrangé". Elle aurait donné un second récit à son
père mais… il n'est pas là aujourd’hui, c'est vrai. Alors elle alla voir grand-père
et Ptigrizzli, qui l'écoutèrent avec toute la sympathie nécessaire. «Hein, qu'est-ce
que vous en pensez ?» demanda Emma. Ptigrizzli bâilla un grand coup, puis se mit
en boule sur ses genoux et s'endormir. «Un café ? proposa grand- père en souriant,
c’est l'heure. - Oui, répondit Emma en prenant sa petite voix, j'en ai bien besoin.»
Liane avait appris que tout le drame venait d´un appel de Bettine. Elle ne connaissait
pas même l’existence d’Elisabeth jusqu’… mais elle connaissait Dara… elle lui dit
adieu avec tristesse puis expliqua à la mère de son ex-amie qu'elle était désolée
mais devait partir... la remercia…
Et on revit Bettine avec Dara, heureuse.
Et Emma croyait Liane repartie dans le nord ou à l'étranger, quand, visitant le salon
des jeux vidéos avec Charlotte et Maurice, elle se trouva brusquement devant elle…
déguisée en Féedroie, une héroïne guerrière, tenant une mitraillette, équipée de
couteaux-lasers, d’un casque fluo vert et jaune du plus bel effet, vêtue d’une casaque
noire à bandes roses... Elle était une des publicités vivantes des stands. A photographier
éperdument. Malgré elle, Emma jeta un coup d'œil sur le côté d'où aurait pu venir
Elisabeth. «Non, dit Liane rieuse qui la devinait, le monstre n'est pas ici. André
est passé hier mais je me suis cachée. - Pardon, dit Emma... Mais je te croyais loin
! - Il va bien falloir que je reparte, les débuts de mois deviennent difficiles comme
des fins.» Elles discutèrent un peu, puis des fans voulurent photographier Féedroie.
Emma aurait bien voulu l'aider, mais comment ? Elle se sentait une gamine.
Puis plus rien. Ni mot ni télphon’. Emma se rendit compte avec surprise que Liane
ne connaissait même pas son adresse, et pas davantage son numéro. Et elle... ma foi
non.
«Mais te revoilà. Ah ! Je suis bien contente de te revoir. - Mais moi aussi. Je te
présente Lionel, mon ami. Il est avec moi à l'Ecole d'Ecologie de la Mer. J'apprends
à plonger, c'est fabuleux !» Liane expliqua que ses parents avaient décidé avec elle
de financer ces études-là ici mais à condition que "ce ne soit pas une foutaise comme
d'habitude". Elle avait juré. Voilà, elle était casée. Et doublement - avec Lionel.
«Ça sert, les parents, dit plaisamment Emma. - Oui, répondit en riant Liane, pour
rentrer dans le rang.» Et elles passèrent un long moment ensemble.
Plus tard Emma recevra souvent Liane chez elle, à l'insu d'Elisabeth qui fera semblant
de ne pas être au courant, essentiellement lorsque son amie voudrait lui présenter
son nouveau compagnon et, deux fois, son mari. Elle pensa en réfléchissant à leur
relation que Liane était en somme pour elle son Hubert, le demi-frère que ma n’abandonna
jamais.
14.
Les yeux dans les yeux.
A gauche de sa colline, enfin à l'est, coule un petit fleuve, le Liseron; Emma a
décidé de le longer jusqu'à sa disparition dans la mer, jusqu'à sa mort réitérée
à chaque seconde, et bien moins en réalité. Elle est donc descendue jusqu'à lui par
un chemin sans mystère et même sans promeneur ; elle l'a photographié d'en haut avec
son téléphone, de plusieurs points de vue… voilà, elle était au bord.
Pas large. Six sept mètres. Cerné de deux routes, puis de petits immeubles, convenables
disons, quelques maisons aussi. Rien d'enchanteur, ni de déplaisant.
Emma savait certes
que le ciel était gris de nuages à pluie mais s'en aperçut pour de bon seulement
lorsqu’elle dut remonter sa capuche. Oh, il ne s'agissait que d'une pluie fine.
Elle
se mit en marche et presque tout de suite se heurta à un souvenir. Ouiiii, là ce
fut le point final quand ma l'avait amenée de ce côté de la colline, il y a des années,
la boulangerie ! Oui ! Elle en souriait.
Ma lui avait acheté un pain au chocolat… Emma regardait la devanture... Toujours
en place et… la même. Puis elle entra pour s'acheter un pain au chocolat ; elle aussi,
elle était la même.
A l'intérieur un vieillard protestait. On faisait passer la jeune femme à l'enfant
avant lui, ce n'était pas normal. Il était arrivé le premier et il s’était placé
vers la caisse. On n'aurait pas osé avant qu'il soit vieux, on n'aurait pas osé !
La jeune femme affirmait être entrée avant lui et avoir regardé les gâteaux et les
pains exposés en attendant que la vendeuse s'occupe d'elle. Vendeuse qui était du
côté de l'enfant. Elle avait commencé en rentrant de l’arrière-boutique par demander
ce qu'il voulait à l'enfant. Maintenant elle restait perplexe. Le vieillard, rageur,
sortit brusquement.
On fit comme s'il avait eu tort. Mais la vendeuse n'en savait rien. Emma non plus.
Deux bons droits s'étaient affrontés, avec sincérité sans doute, et personne ne saurait
jamais, pas même les protagonistes, qui avait raison.
Quand Emma ressortit grignotant "son" pain au chocolat, il pleuvotait toujours. Capuche
remontée elle avançait tout en regardant bien l'au-delà sans lequel elle venait d'entrer.
Soudain elle vit le vieillard, assis sur un banc - mouillé évidemment - et sans parapluie
ni capuche. Il gémissait. Maugréait. Se plaignait. A mi-voix. «Main-nant ils s’moquent
de moi ! J'suis au rebut. Une loque à fouler aux pieds…» Emma restait immobile. Elle
le fixait en finissant mécaniquement son pain au chocolat.
Et puis… il se mit à vieillir, à vieillir, devant elle. Les années apparaissaient,
disparaissaient, s’acharnaient sur lui, à le déchirer... violemment... comme une
meute de chiens. Le vieux souffrait horriblement. Il gémissait, poussait des cris...
il se mit à pleurer...
Emma avait laissé tomber son dernier petit morceau de pain
au chocolat. Elle pensa enfin qu'il fallait faire quelque chose… mais quoi ? Ah oui,
les pompiers, le numéro de secours. Elle cherchait fébrilement son téléphone bien
à l'abri quand le vieillard, qui se calmait, la vit. Il cessa de gémir et lui dit
d'une voix plaintive : «C’est moi qui avais raison.» Emma se surprit à répondre dans
un souffle : «Sûrement, oui.»
Il se leva. Maintenant ses cheveux, sa barbe étaient d'un blanc sale, il avait encore
maigri et se tenait légèrement voûté. Il la regardait, elle s'étonna de ses yeux
d'un bleu pâle, si pâle, aucun rapport avec le bleu intense des siens. «Êtes-vous
l’ange de ma mort , dit-il enfin et il esquissa un sourire. - Dois-je appeler de
l'aide ? - Non, je vous remercie. A moins d’une nouvelle crise. - Une crise de quoi
? s'enhardit-elle à demander. - Une crise de vieillesse», répondit-il avec un sourire
désenchanté et un ton amer.
Emma rabattit sa capuche, car la pluie avait cessé, et ils se mirent à marcher. Sans
doute avait-il fait le premier pas et elle ensuite parce qu'elle allait justement
dans cette direction… lentement, oui, lentement. Comme lorsqu’on accompagne un malade.
Il se mit à parler de la pluie, des immeubles ; puis il lui posa quelques questions
sur sa vie à elle. Emma en disait le moins possible. Il parla de son ancien métier,
mais en même temps d'un autre ancien métier, et encore d'un autre… à ne pas s'y retrouver
- et peut-être ne s'y retrouvait-il pas. Emma dit quelques mots de ses études de
philosophie.
Deux vies parallèles. C’était comme se parler de deux balcons face à face, de chaque
côté d'une rue et à un étage élevé d’où l'on voyait loin et on discutait de ce que
l'on voyait.
Mais le pas du vieillard était devenu plus rapide. Emma avait accéléré aussi sans
s’en rendre compte. Ils eurent en ligne de mire une masse sombre, qui se révéla un
être humain en marche, et, de près, une femme obèse. Elle était vraiment énorme,
ses pas maladroits et incertains. Emma, après l'avoir dépassée, la plaignit. Le vieillard
ricanait. Elle s’indigna. «Ses yeux sont trop dans la graisse », répliqua-t-il d'un
ton définitif. On se remit à parler des riens . Le pas s’était encore accéléré ;
elle s'en rendait compte sans penser à s'interroger. On passa le supermarché Combien,
passa l'annexe de la mairie, on passa un monument à elle ne savait qui...
Soudain le vieillard stoppa. Il fixait un banc vide près d'un buisson à petites fleurs
rouges : «Là, j'ai rencontré Béatrice», dit-il. Il repartit en criant : «Aaah !»
Emma le suivit… par humanité... pour que la détresse qui venait de s'abattre sur
lui soit moins pénible, dure... Il suffoquait. «Béatrice, qu'elle souffre, torturée
de fouets de feu, qu'elle implore, elle ne conduira plus jamais personne dans mes
lieux secrets. Tu m'as trahi !» Emma tenait des propos appropriés pour calmer, posa
des questions... Alors il se retourna et lui prit ses yeux.
Emma poussa un cri déchirant, elle s'accrocha à lui pour lutter. Mais il était reparti
d'une marche encore plus rapide. Il s'était redressé maintenant. Il avait plus de
force. Emma s’accrochait à lui avec la pensée unique de ne pas le lâcher car elle
se rendit compte qu'elle pouvait voir par ses yeux à lui. A lui ? Car ses yeux à
elle avaient rejoint les siens. Elle les devinait plus grands, plus vifs. Mais où
allaient-ils si vite? Qu’y avait-il donc à voir pour qu'il lui vole ses yeux ? Elle
souffrait, elle avait peur, elle pleurait.
On arrivait vers un abri de bus où une personne attendait, assise. Le vieillard stoppa.
Emma se vit dans le vitrage aux publicités. Elle poussa un cri horrifié : elle voyait
ses orbites vides. Et les yeux flamboyants du vieillard. A ce moment la personne
assise dans l'abri se tourna vers eux : c'était Elisabeth. Le souvenir de lui avoir
indiqué qu'elle se promènerait par là ce matin traversa l'esprit d'Emma. Elisabeth
qui était justement en train d'essayer de lui téléphoner se dressa épouvantée de
ce qu'elle voyait. D'abord pétrifiée - et le vieillard dit : «C'est ici que j'ai
rencontré Laure» - elle se précipita courageusement contre le vieillard pour atteindre
Emma, elle voulait la délivrer. Mais il était devenu de plus en plus fort. Alors
il lui prit ses yeux.
Et il repartit. Emma attrapa de son autre main Elisabeth et la tira derrière elle
accrochée au vieillard. Il regarda en arrière et elle vit la femme obèse qui avait
regagné du terrain. Il hurlait en faisant de grandes enjambées : «Aah !» Il hurlait
: «Laure m'a trahi, elle aussi ! elle n’aimait que les fanfreluches. La dame d'atours
! Que les crocs de feu entrent dans sa chair et la détruisent avec des souffrances
atroces pendant qu'elle repousse pour souffrir encore et encore ! Aah !» Il hurlait
sa vie. Emma s'accrochait désespérément. Elle entendait Elisabeth pleurer. Alors
il ne mit à chanter :
«Ahi ! Oletide inaliota !
Ahi ! Destela ibriviata !
Ahi !…»
Ses
paroles n'avaient aucun sens, sans doute était-il devenu fou. On passait à côté d'un
car vide mal garé et elle se vit par ses yeux à lui, qui étaient désormais immenses,
des flammes
qui dévoraient sa figure. Elle se voyait accrochée à l’enfer comme seul
espoir, et elle voyait Elisabeth, qui découvrait qu'elle voyait par les yeux de l'inhumain
et qui poussa un cri de terreur en découvrant ce qu'elle était maintenant.
Il marchait plus vite, il tirait les deux jeunes filles sans effort. Il racontait
sa vie avec Laure mais Emma ne comprenait rien, n'essayait pas de comprendre. Il
hurlait : «Aah !» Il chantait, ou plutôt braillait des mots bizarres.
Face à eux venait Viviane. Il stoppa net en la contemplant. Viviane était à l’évidence
avinée. Et pas qu'un peu. «Fuis», cria Elisabeth. «Fuis ! Vite !» cria Emma . Viviane
restait interdite. L'alcool l'empêchait de comprendre quoi que ce soit ; elle était
venue là à grand peine parce qu'elle avait appris d'Elisabeth qu’Emma passerait par
là et qu'elle avait absolument besoin de son aide.
«C’est ici que j'ai rencontré Cassandre», dit le vieillard. «Aah !» Viviane tenta
de l'écarter pour atteindre Emma. Alors il lui arracha ses yeux.
Viviane poussa un cri horrible. De souffrance et de peur. Elisabeth lui saisit la
main juste à temps car le vieillard repartait à enjambées rapides. Il se retourna
et elles virent que la femme obèse se rapprochait. Le vieillard hurla : «Aah !» Maintenant
il racontait sa vie avec Cassandre, la dame de perles : «Que tu souffres des gouttes
de feu qui pénètrent tes chairs tremblantes ! Que le feu te maltraite comme un jouet,
une poupée dont ton enfant ne veut plus ! Souffre !» Et il riait. Il riait aux éclats.
Il chantait dans une langue inconnue. Et il hurlait : «Aah ! »
On passa devant une baraque à frites encore fermée à cette heure; dans son vitrage,
elles se virent et lui aux yeux de flamme démesurés, il ne restait presque rien de
sa figure. Il brûlait littéralement. Ils firent encore quelques pas. Tout autour
elles ne voyaient que flammes, plus que des flammes… Emma se mit à pleurer : ses
yeux brûlaient. Et il tomba.
Emma le lâcha de justesse pour ne pas être entraînée
dans sa chute.
Elle le voyait... mais… elle toucha... ses paupières qui se rabattaient devant ses
doigts... il leur avait rendu leurs yeux, volontairement ou pas. Il gisait sur le
sol, brûlant encore ; il était mort.
La femme obèse passa lentement sans leur accorder la moindre attention.
Regardant ses amies, comme elle stupéfaites et terrifiées, elle vit que Viviane avait
sur ses longs cheveux bruns une couronne de violettes.
Elles étaient toutes trois encore enfermées dans le silence quand Charlotte et Maurice
arrivèrent en courant. «Quel horrible vieux !» cria Charlotte. «On a tout vu depuis
chez moi», ajouta Maurice. Et les trois jeunes filles victimes se mirent à pleurer.
Mais ces larmes étaient bonnes. Elles étaient le retour à la vie. «On va vous accuser
si on le trouve», remarqua Maurice, «c’est toujours comme ça avec la police». Charlotte
approcha sa main du vieux pour se rendre compte s’il était encore brûlant, puis la
posa sur lui. «La presse brisera vos vies. Et les juges profiteront de vous pour
qu'on parle d'eux, dit-elle. Il ne faut pas qu’on le trouve.» Elle se tourna vers
Maurice : «Hein ? Qu'est-ce que tu en penses ? - Balançons-le à la flotte», répondit-il.
Et à eux deux ils le firent.
Elisabeth retrouvait ses esprits : «J'emmène Viviane, dit-elle à Emma. Toi, continue
jusqu’à l’embouchure. Montre-toi bien aux caméras de surveillance. Merci vous deux.
A bientôt.» Emma remercia aussi, Charlotte et Maurice disparurent ; elle se remit
en marche, d’une marche rapide, seule désormais. Atrocement seule.
A l'embouchure elle fit des photos avec son téléphone devant la caméra de surveillance.
Puis rentra en métro. A peine dans sa chambre, elle jeta son court imperméable par
terre, se laissa tomber sur son lit et s'endormit.
A son réveil, elle trouva l'imper suspendu... et ses chaussures n'étaient plus à
ses pieds... Ma avait dû entrer, la découvrir abrutie de fatigue… quelle heure était-il
? Onze heures trois. Pas plus ? Tout semblait si… habituel. Un doute lui vint...
Elle alla jusqu’au bureau de ma, frappa, passa la tête en entrouvrant et demanda
de sa toute petite voix : «Est-ce que je suis sortie ce matin ?» Ma leva un regard
intrigué : «Tu t’essaies à un nouveau genre de plaisanterie ?» Emma referma vite.
Après réflexion elle prit son téléphone, chercha ses photos récentes... en vain.
Alors elle téléphona à Elisabeth. «Justement, je pensais à toi, lui répondit celle-ci.
Figure-toi que j'ai fait un rêve affreux, avec un vieillard qui nous volait nos yeux.
- C’est vrai ! mais moi tout pareil !» En fait non, les différences s'avérèrent nombreuses,
la version d’Elisabeth était d’ailleurs partielle.
Au déjeuner ma lança à sa fille plusieurs regards suspicieux. Pa parlait beaucoup,
comme toujours lorsqu'il voulait éviter une crise familiale.
Emma choisit finalement, Ptigrizzli étant introuvable, d'aller tout raconter à grand-père,
très fatigué depuis quelque temps. Ça lui donnait même une bonne raison d'aller lui
rendre visite.
Eh bien, oui, il s'intéressa beaucoup au récit et posa plein de questions. En repartant
Emma ne put s'empêcher de lui demander : «Tu ne crois pas que c'était le diable ?»,
et il répondit en souriant : «Je pourrai bientôt le lui demande. Si c’était lui je
t'envoie un courriel de là-bas.» Elle s'en amusa et oublia la mort.
15.
Exemptée de souvenirs.
L'ouragan tapait la côte avec une violence inouïe, le vent rageait, cassant des arbres,
la pluie déferlait sur la terre en torrents qui inondaient les prés, les places,
les jardins ; les routes et les rues devenaient leurs lits, on circulait en barque
dans maint endroit ; seuls les hauts des collines, nouvelles îles, retrouvèrent leur
sérénité dès que le monstre s'éloigna.
Et puis, assez vite, on s'appliqua à imiter avant. Et l'imitation fut si parfaite
qu'il était facile d’oublier.
On devait aider les commerçants qui avaient beaucoup perdu, notamment vers le bord
de mer. Les parents d’Emma décidèrent d'aller faire les courses aux halles à l'est
de la ville, autrefois, il y a déjà longtemps, gros bourg indépendant, et ils emmenèrent
leur fille car ils tenaient à ce qu'on la connaisse et qu'elle connaisse, en l'occurrence
ce petit chef d'œuvre en briques colorées édifié un siècle et demi plus tôt.
Au bout d'un moment Emma dit qu'elle allait vite voir en quel état se trouvait le
bord de mer. On la laissa aller. Ma choisissait un poulet pour dimanche.
Des halles au bord de mer il y a une cinquantaine de mètres, guère plus. Elle s'arrêta
au sortir de la rue qu´elle descendait. Les galets de la plage, car ici on conservait
comme un patrimoine une plage de galets, étaient encore en nombre sur la route qui
la bordait, on avait repoussé le plus gros mais il y avait du travail pour des jours,
les voiturer avançaient avec précaution, dans un ralenti étonnant quoique les feux
fussent morts. Sur sa droite elle constata avec plaisir que la minuscule église,
soigneusement conservée pour la carte postale, était debout, salie mais debout.
Un couple passa devant elle sur le large trottoir au moment où elle se décidait à
traverser. La femme dit quelque chose et s'éloigna par l’étroit raccourci à la fois
vers le parking et vers les toilettes publiques, tandis que l' homme attendait.
Et Emma, pourtant comme il avait changé ! le reconnut. Oh, comment s’appelait-il
déjà ?…
Son regard fixé sur lui attira le sien. Ils s'étudiaient en silence.
« Est-ce bien toi, Emma ?»
D'un coup les souvenirs revécurent. Il était ce grand garçon maigre auquel on confiait
le groupe d'enfants dont elle faisait partie ; il les conduisait au parc ; il les
accompagnait dans diverses sorties. Et sa voix de stentor pour se faire obéir ! Faute
d'autorité d 'ailleurs. Et sa faim ! L´énorme sandwich qu'il emportait et qui ne
lui suffisait pas : il acceptait même des bouchées des petits sandwiches des enfants.
Tout en les surveillant d'un œil, de l'autre il lisait, lisait… Elle venait lui dire
: «Qu’est-ce que tu lis ?» Il se prenait la tête dans les mains, il répondait comme
un gémissement : «Des trucs pas possibles... Sur l'histoire.»
Il avait énormément grossi. Seul le visage se ressemblait assez pour qu'il existe
de nouveau pour elle. Et cette voix… comme elle était calme, douce...
«Bonjour...», répondit-elle enfin, et elle s’arrêta au nom, il ne lui revenait pas…
à l'époque les enfants l'appelaient par son prénom, mais il la fuyait, l'homme qu'elle
avait devant elle, elle ne pouvait plus l’appeler par son prénom.
Il comprit. «Quel changement, n'est-ce pas ? lui dit -il avec un sourire amusé. Ah
oui, je ne suis plus un affamé perpétuel par manque d'argent, j'ai même depuis trop
mangé. Oh que j’avais peur de perdre ce petit boulot quand je vous gardais… Mais
tu es un bon souvenir dans cet horrible souvenir. Et surtout, ces études pour "m'en
sortir" comme je disais, avec bonne foi, ces textes à se fourrer de force dans la
tête, tout en tâchant de vous surveiller correctement. Ah…» Il semblait presque souffrir
de ce rappel de ce qu'il avait vécu. En fait, enduré.
Emma voyait s’évanouir un à un tous les souvenirs qui habillaient cet être devant
elle, ce sont eux qui lui donnaient vie. Elle cherchait dans sa mémoire mais... il
n'y avait plus rien. Il était de l'inexistant. Elle le voyait bien, là, mais il n'existait
pas.
«Oui, dit-elle enfin dans un souffle, la seule chose dont je sois sûre, c’est que
je suis Emma.» Il sourit. «Ah. Descartes, hein ? C’est ça ? Moi aussi je l'ai lu
il y a… bououh… Eh, tu es si grande maintenant… je n'étais vraiment pas certain...
Tu es en quoi, en… ? - Terminale. - Ben, oui oui. A l'époque j'avais trois fois ton
âge, maintenant plus que deux, à peu près, tu te rapproches. - Je ne vais tout de
même pas t-vous rattraper», répondit du tac au tac à la plaisanterie Emma qui buta
sur le tutoiement ancien qui lui semblait désormais impossible. Mais une plaisanterie
ne suffisait pas pour le faire exister.
Quoique timide et peu curieuse en général, elle osa le questionner : «Et vos études,
à vous ? - Ah, pour être historien ? On me voyait, plus que je ne me voyais, grand
professeur d'histoire à l’université… Mais j'ai échoué, complètement échoué. - Oh,
souffla Emma qui ne s'attendait pas à un tel aveu et d'un ton si tranquille. - Complètement
a été ma chance, sinon, pour plaire à mes parents, nos amis, je me serais accroché,
accroché. - Mais il faut savoir tenir bon, protesta faiblement Emma - Non. Laisse
Moby Dick. Mes capacités de mémoire étaient faibles. J'oubliais en apprenant. Quand
j'ai accepté cette vérité… je me suis vu chuter dans l'estime de ma famille et de
tous ceux que je connaissais. Un impuissant du ciboulot pour eux était un vaincu.
Vae victis, hein ? Tu te souviens ? - Ce n’est pas juste, souffla-t-elle. - J'avais
quitté la maison le moral en berne, et j'ai levé la tête, le ciel était à nuages
mais avec des espaces bleus, et j'ai trouvé le ciel merveilleux. - Il est toujours
merveilleux. - Tu le sais déjà ? Tu es en avance. Moi, plus vieux alors, je ne le
savais pas… - Tu aurais dû voyager. - J'y ai pensé. Quoique sans un sou j'y ai sérieusement
pensé. Mais je ne me supportais pas.
Il fallait bien que je m’emmène si je voyageais
! J’aurais voulu voyager sans moi. - Donc tu es resté. - Je n'ai jamais quitté cette
ville... Non, et nouveau Christophe Colomb, après avoir découvert son ciel, j'ai
découvert ma ville, là où je suis né, où j'avais grandi, et je ne la connaissais
pas. Même les rues que j'avais parcourues le plus souvent. - J'ai parfois des impressions
comme ça. - Il y a des échecs qui sont des chances. - Oh, fit-elle. - Mes rêves d'avenir
étaient des erreurs d'avenir. Mes efforts énormes étaient ceux du bagnard… Autour
de moi, d'abord il y a eu juste le cimetière de mes rêves. Un vaste cimetière. Je
ne voyais rien d'autre... Puis j'ai vu le ciel ; puis j'ai vu la ville... Je considérais
comme morts ceux qui m'avaient abandonné à cause de mon renoncement. Mais ils restaient
dans mon esprit, ils y étaient des chaînes. Alors, j’ai décidé de me libérer, j'ai
tué mes morts. Un à un. Sans pitié. Et je suis devenu libre... Aujourd'hui je suis
gérant du supermarché, là-bas, un peu plus loin, et membre d'une association de protection
du patrimoine, et parfois un souvenir de ma vie d'avant, de mes études, me sert...
Et, crois-moi, Emma, je suis heureux.»
La femme était de retour : «Allez, tu viens ?» Il se dirigea vers elle d’un pas lourd,
il boitait, légèrement mais l'effet était accentué par son aspect massif et trapu.
«Au revoir», cria Emma, touchée de ses confidences qui lui donnaient pour elle une
nouvelle vie. Elle éprouvait un sentiment ambigu de tristesse et de déchirement à
le voir s 'éloigner. Il tourna un peu la tête, et lui fit un signe amical de la main.
En la voyant revenir avec un air rêveur et ému, ma, qui finissait les courses, lui
dit : «Il s'est passé quelque chose ? - Oui, répondit Emma. J'ai fait la connaissance
de quelqu'un que je connaissais.» Pa sourit ; ma lança à sa fille un regard en biais
en grommelant : «Ça, c'est le triomphe de son père.»
16.
Feux sans fumées.
«Pourquoi j'raconterais pas tout ? s'indigna Emma. - Mais, répondit grand-père amusé,
parce que tu as fini d'être petite. - Et quel rapport ça a ? - Eh bien, tu deviens
responsable de raconter, et donc des conséquences. - Des conséquences ? - Ton récit
ou ton racontar ou ton cancan ou… - Hé, je ne raconte pas n'importe quoi ! - Oui,
mais c’est quand même la fumée du feu. Le feu est l'origine, mais la fumée peut être
toxique, tout dépend de l'environnement. - Puisqu’il n'y a pas de feu sans fumée...
- Ça peut dépendre de toi. La responsabilité de la fumée peut être terrible.»
Et après une minute de réflexion, il se lança dans un exemple. Un journaliste télé
avait interviewé un vieillard, lui-même sans intérêt, qui avait connu un personnage
célèbre mort depuis quelques années. Tout d'un coup le regard du vieillard s'alluma,
oui on peut dire ça, une flamme y brilla, de quelle nature, ça. Il sortit des banalités
de souvenirs, et balança une histoire sordide, ridicule et même un peu dégoûtante.
«Laquelle ?» intervint Emma. Grand-père ignora l'interruption. Le vieillard comprit
que le journaliste ne le croyait pas. «Attends, dit-il, je vais te montrer. Il se
leva péniblement en s'appuyant sur sa canne médicale, alla jusqu'à une commode, réussit
à extraire avec sa main libre tremblotante de l'un des tiroirs la preuve. Il la remit
au journaliste, il triomphait, le journaliste qui dut reconnaître que… oui… bon…
c'était vrai…
Grand-père se tut un instant, il fixait étrangement Emma. Elle finit par dire : «Je
ne vois pas le problème. - Eh bien, si le journaliste raconte, l'image du grand homme,
un homme bien vraiment, un homme de mérite véritable, sera à jamais cachée derrière
cet arbre. Les médias, journalistes, animateurs de toutes sortes, dès qu'il s'agira
de lui, raconteront avec délice et vice, cette histoire ; la culture populaire remplacera
sa vie et son œuvre par cette histoire, d’ailleurs sans importance aucune. - Ah...
- Que devait faire le journaliste ? - Mais… les faits sont les faits...»
Grand-père la fixa à nouveau de ce même regard étrange. Il expliqua que le journaliste
avait coupé cette partie des souvenirs du vieillard de son documentaire télé. Le
vieillard regarda la télé; il s'indigna, téléphona au journaliste, qui mit la disparition
au compte d'une erreur de montage, mais elle serait réparée, soyez tranquille, pour
la rediffusion programmée le… Le vieillard attendit, le vieillard mourut bientôt,
comme le journaliste s'y attendait; le journaliste avait détruit le passage de l'enregistrement
et la fameuse preuve... Il a sauvé la mémoire d’un homme bien, sauvé des vautours,
des hyènes... - Mais il a commis une faute professionnelle, répondit Emma qui préférait
les règlements à la liberté. - C’est vrai, reconnut grand-père ; il ne s'est pas
caché derrière des règles qui, comme toutes les barrières, protègent mais aussi empêchent
de sortir. - Toi, dit Emma, tu es du côté du journaliste, je le vois bien.» Il rit,
puis ajouta : «Laisse-toi le temps de la réflexion, tu me donneras ton avis définitif,
avec justifications, dans quelque temps.»
Emma repartit avec sa certitude que… et puis lui revint que... grand-père avait été,
brièvement, journaliste, juste après ses études... alors… Elle se sentit mal à l'aise.
Elle repassa toute l'histoire dans sa tête et… décida de se faire aider à décider
par les copains.
Maurice répondit : «Bof». Charlotte, jamais au courant des sujets des devoirs de
philo, demanda si c'était le prochain. Viviane marmotta un : «Surtout pas dire.»
Mais André, qui avait un début de célébrité junior, vide rageusement sa rancœur :
«Ces fumiers d'journalocons, i t’font des sourires : hi hi, des grimaces de sourires,
salauds va, en fait ils cherchent juste à savoir un truc pour briller à l'antenne
à tes dépens. Et ils te démolissent sans risque.» Elisabeth suivit son parti. «Donc,
résuma Emma, deux s'en fichent et par conséquent sont du côté des règles fixées qui
décident à leur place, et deux sont des révoltés contre le système et par conséquent
approuvent celui qui a refusé d'y obéir; une suit un avis par solidarité. - Et toi
? demande Charlotte. - Moi… j'suis bien embêtée… tout dépend si le vieillard est
de ma famille ou pas. - Faut d’abord défendre sa famille, intervient Maurice. - Oui,
mais s'il ne l'est pas et que moi je sois la journaliste ? - Coupe quand même, réplique
André toujours rageur. - Oui, coupe », appuie Elisabeth. Et on en resta là pour ce
jour- là sans même penser à la preuve détruite.
Le mardi suivant, la prof d'histoire avait décidé une sortie pour voir un retable
fameux (que tous avaient déjà vu lors de sorties scolaires durant les années précédentes)
dans un musée qui lui devait son existence; elle se libérait d'une heure pénible
en balade tranquille.
Charlotte, absente officiellement pour cause de maladie, devait danser avec son groupe
dans le grand hall du Centre commercial Lemercier à la même heure. La prof d'histoire
perdit donc cinq élèves, ce dont elle ne s'aperçut pas tout de suite ; son expérience
de récupérations tardives limita sa réaction aux lèvres pincées.
En arrivant, comme toutes les places du devant étaient prises, on monta au premier
étage ; ce premier balcon de ce théâtre offrait une vue parfaite sur l'ensemble du
décor : à gauche une grotte moussue dont sortait un homme très poilu monstrueux de
muscles et de visage; sur la gauche une table avec trois buveurs guère moins primitifs
que le premier (moins poilus, moins musclés, de faces moins laides), et derrière
eux l'entrée du bistrot agrémentée d’une accorte serveuse souriante aux longues tresses
brunes; entre les deux, mais assez en retrait, une voiture, "la" voiture, pour laquelle
on créait l'événement commercial; superbe il faut le reconnaître, très peu de pannes
paraît-il, et puis la grande classe, quoi. Et en plus vous pouvez la gagner par tirage
au sort. «Parfait pour filmer», constata Maurice. Il va sans dire que le groupe devait
danser devant la voiture sous l'œil émerveillé du monstre préhistorique et des assoiffés.
Le spectacle, bien. Ah, le groupe est au fait, il maîtrise sa chorégraphie, et sur
la musique de la chanson «Obi oba quoi ?» il jette les étincelles. On applaudit bien
fort - on est d'ailleurs venu pour ça, même ceux d'en bas.
Le spectacle terminé, la foule se dispersa et les cinq s’assirent tranquillement
par terre contre le parapet vitré pour attendre Charlotte.
On parlait de choses et d'autres ; tout à coup Maurice dit : «Qu'est-ce qu'il fait
celui-là ?» Et il se remit à filmer. Tous regardent en bas : un homme, habillé mieux
que normal hein ? le manteau court, léger, «très cher» commenta André qui depuis
quelque temps s’intéressait au luxe - fermement contré par Elisabeth... « Et ses
vêtements, ajouta Emma en spécialiste reconnue, je pense même au sur mesure. - Le
sur mesure», reprit André rêveur. L´homme tournait autour de la voiture en jetant
des coups d'œil rapides vers les caméras, et à gauche, à droite, il leva même les
yeux vers leur étage mais ne remarqua pas les jeunes assis derrière le parapet vitré.
Sans doute se crut-il à l'abri des regards, en sécurité donc; il se planta devant
le monstre préhistorique et lui fit une abominable grimace, puis il lui donna une
petite tape sur la joue et partit l'air satisfait quoique jetant des coups d’œil
méfiants de tous côtés. «Ça alors !» s'exclama Maurice en arrêtant de filmer. Et
joyeux : «Quand je montrerai ce documentaire en entier…» Il avait employé le mot
«documentaire» par plaisanterie, pour jouer au savant opérateur, mais inconsciemment
sans doute à cause d'un de leurs sujets de discussion précédents. Ce mot les fit
tous tiquer.
«Il a peut-être une fille ou un fils de notre âge, pensa à voix haute Emma. - De
toute façon, ajoute André péremptoire, tu peux pas montrer ça… c’est… indiscret.
- Mais amusant, objecte Maurice. - Pourquoi tu ferais ça à quelqu'un que tu ne connais
pas ? lui demande Elisabeth, aussitôt d’accord avec André. - Bah.... quelle importance
justement, puisque je ne le connais pas et qu'il ne me connaît pas. - Non, dit André
; tu mets ça sur les réseaux sociaux, les conséquences pour lui… - Ben, alors juste
pour nous. Pour nous souvenir, plaide Maurice. - Non, souffle Viviane et elle semblait
presque apeurée. Efface la preuve.» Il y eut un silence. Maurice fixait Viviane.
Et puis… il appuya sur son écran à deux endroits et le lui montra : la preuve avait
disparu.
On aperçoit Charlotte en bas, elle les cherche des yeux; on la héla et on descendit
rapidement.
En bas, on la félicite, sincèrement. Et on partait quand on remarqua Nicolas assis
par terre contre un des quatre piliers monumentaux qui soutiennent le "balcon" ;
il regardait le groupe de son étrange regard fixe. Tous se sentirent mal à l'aise
. Autrefois, il y a presque trois ans, il était l'un des leurs, et puis il s'était
replié, coupé d'eux ; il n'était jamais loin, il les fixait pourtant comme s'ils
étaient très loin, très loin. Surtout Viviane. Nicolas était l'ancien petit ami de
Viviane. Charlotte murmura : «On ne va pas le laisser là, tout seul.» Que n'avait-on
supposé à son sujet : l’amertume de se heurter aux codes sociaux que les autres connaissaient
et pas lui à cause de sa famille très pauvre, le refus de travailler par crainte
de ne pas être assez bon et de décevoir sa famille, un gros problème de conflit dans
sa famille… «C'est juste, murmura en retour Emma, mais comment faire ?» André se
retourna et lança d'une voix forte à Nicolas en le regardant dans les yeux : «Alors,
tu viens !» Il y eut une seconde d'incertitude, le regard de Nicolas toujours si
étrangement fixe se voila légèrement ; il regarde Viviane. « Oui, viens», dit-elle
d'une voix calme, normale. Alors il s'arrache, oui il n'y a peu d'autre mot, il s'arrache
de sa position assise au pied du pilier. Avec un effort que tous ressentirent, extraordinaire.
Et il court jusqu’à eux. Court, sans plus regarder personne. Il stoppe entre Viviane
et André, il soufflait comme après une longue course; il soufflait et il souffrait.
Tous le ressentaient. Viviane lui prit la main. Et comme on se remettait en marche,
André d'un bras lui entoura les épaules et le serra fort, puis le relâcha. On ne
le regardait pas, on le sentait au bord des larmes, il ne regardait personne, Viviane
serrait sa main très fort. Elisabeth se mit à parler de devoirs à rendre et demanda
quelques conseils à Emma qui, pour une fois, en donna beaucoup.
On savait où passerait la classe en rentrant, on la rejoignit sans peine. «Tiens,
fit la prof d'histoire, voilà mes brebis perdues», puis voyant Charlotte : «Et ma
malade ! - Oui, répondit Charlotte, je me suis sentie mieux, j'avais hâte de vous
revoir», puis voyant Nicolas : «Et un revenant… Bon, avec un effectif augmenté j'aurais
tort de me plaindre.» Et on rentra au lycée tranquillement.
A l'heure du café Emma devait rendre son verdict à grand-père. De loin elle vit que
pa était présent aussi. Lui revint en mémoire que tout comme grand-père il avait
commencé après ses études par faire le journaliste.
«Voilà, dit-elle, en prenant l'air important, son expresso à la main ; après une
immense réflexion et une petite expérience…» Qu’elle raconta. «Ergo, notre journaliste
s'est trouvé dans un cas où la morale l'emportait forcément pour lui sur le métier.
On ne peut jamais fuir ses responsabilités. S'il avait livré l'information ou même
laissé exister la preuve que quelqu'un d'autre un jour aurait trouvée il aurait été
le responsable de la fumée et la fumée était toxique. Il a eu raison.» Pa sourit,
il était content. «Et puis, ajouta-t-elle, on a récupéré Nicolas, il a réussi à revenir
parmi nous, et on ne lui posera jamais aucune question.» Grand-père sourit, lui aussi
était content.
17.
Les poissons roses.
L'escalier tourne dans sa cage hexagonale et on monte accueilli et encouragé, quelques
micro-efforts accomplis, par des statues géantes qui semblent sortir du mur et venir
à vous. Et aussi des tableaux, de vues de campagne, de bois et parfois de mer. Oui,
tout comme dans son souvenir ! Emma se penche et regarde à nouveau vers le bas, pour
l'effet d'ensemble avec la fontaine telle un coquillage immense ouvert et dans l'eau,
on ne les distingue plus d'ici que grâce à leur couleur, des poissons… mais en passant
à côté… ils étaient si décolorés, ne gardant que quelques taches rouges… des poissons
malades sans doute… et elle se sentit triste.
Pourquoi était-elle entrée dans ce musée ? Eh bien la perspective du rendez-vous
avec Solange, hein ? Pas drôle. Et puis elle était en avance, elle avait du temps.
Et puis elle n'y était venue qu´une fois, traînée par ma. Elle avait toujours le
désir de se réapproprier son enfance en la faisant entrer dans son adolescence, ainsi
elle n'en perdait rien. Et puis dans ce musée précisément, et personne, personne
ne le sait, pas même ma, oui, en haut de l'escalier, tout droit, première petite
salle, deuxième petite salle... juste à gauche, un peu haut… Emma a "son" tableau.
A elle. L'élu de ce jour lointain. Le seul dont elle se souvienne.
Il est bien là. Un ami est là. Il a à peine changé. Le groupe en bas à gauche, tous
ne hurlent pas en fait mais quand même beaucoup, la bouche grande ouverte et une
expression… de fureur impuissante... ils regardent vers le haut d'un escalier aux
marches très longues entre les immeubles colorés... où un jeune homme… du tout, Emma
habillée en jeune de la Renaissance… s'est arrêtée et s'est tournée légèrement vers
eux, sans plus; est-ce qu'elle les voit tournée comme ça ou est-ce qu'elle écoute
et se demande si elle va se tourner davantage ? La vie peinte est une interrogation.
Emma estime d’abord qu'il faudrait savoir pourquoi ces gens-là crient... Le titre
du tableau est plus qu’un indice. Tout compte fait la cause est sans importance.
Des gens crient, un cri est un appel, que leur raison soit juste à leurs yeux et
très mauvaise en réalité ne change rien...
Elle parcourt ensuite le reste du musée, qui bénéficie tout de même de quelques toiles
célèbres, l'œil voletant souvent jusqu'à sa montre car, il n'y a pas, le rendez-vous
avec Solange… oh oïe oïe.
Solange l'a appelée et lui a demandé son aide afin de bien choisir un cadeau destiné
à une camarade de classe très malade, qu'elle lui portera un autre jour au nom de
tous. Ça ne se refuse pas.
Elle ne pensait plus aux poissons ex-rouges, mais en redescendant... après un coup
d'œil vers le bas... elle ne pensa plus qu'à eux. Le gardien est assis à quelques
pas du bassin. Emma s’arrête et, prenant tout son courage car elle est timide, lui
dit : «J’ai l’impression qu'ils sont malades… Il faudrait les transférer ailleurs,
vous ne croyez pas? - ... Je n'ai pas ce pouvoir, lui répond-il tranquillement; et
avec un sourire : Ni pour eux ni pour moi. - Oui… mais, à quoi bon les laisser mourir
là ? A quoi servent-ils ? - Eh bien, en tout cas, je m’ennuie et ils me tiennent
compagnie. - Mais eux ? Il faut penser à eux ! - Eh bien Ils s'ennuient et… je leur
tiens compagnie.» Face à cet abominable cynisme Emma indignée fuit du musée.
Solange aussi est à l'heure. Mais... elle est accompagnée d'un homme du double au
moins de l'âge d'Emma. Elle le lui présente seulement par son prénom, comme un camarade
de lycée. Il sourit, il est vêtu chic sobre. Emma croit qu'il va partir mais Solange,
qui a l'air légèrement mal à l'aise, propose d'aller boire un verre et... mais comment
dire non… mais elle ne dit pas oui non plus… elle suit, quoi... La commande passée,
Solange fait un peu de conversation d'un ton énervé, ses mains sur la table se resserrent,
s’étirent, se creusent comme pour marcher par les doigts - Emma a l'impression et
l'idée de deux énormes araignées -, enfin dit qu'elle va aux toilettes… plus de Solange...
Emma reste seule avec le plus que trentenaire inconnu.
Lui n'est pas gêné du tout de la disparition de Solange ! il est un sourire, un immense
sourire, séduisant sans aucun doute pour les femmes de son âge, et il parle, parle,
avec des inflexions douces, caressantes... on dirait qu'il veut apprivoiser un petit
chat. Elle répond à peine. Le propos de l'homme devient plus insidieux, il parle
de ses grands yeux bleus, il la trouve belle… elle pare maladroitement ces flèches.
Les tirs s'intensifient... brusquement elle se lève et dit précipitamment qu'elle
va voir pourquoi Solange ne revient pas, elle a peut-être eu un malaise.
Solange a le dos appuyé contre un lavabo, elle fume quelque chose qui n'a pas l'odeur
du tabac. Emma se plante devant elle, furieuse. «D'accord, répond-elle à cette fureur
et avec un petit rire, ça n'a pas marché, j'en étais sûre. Mais qu'est-ce que tu
veux, il a tellement insisté, il voulait tellement te rencontrer. Tenter sa chance,
hein ? Eh bien, si tu veux il y a aussi une sortie à droite en sortant des toilettes.»
Emma était si indignée qu'elle fila sans avoir été capable d'articuler un mot.
Un peu calmée, après quelques centaines de mètres d’une marche rapide, elle téléphone
à Elisabeth qui est scandalisée par ce qu’elle apprend… et lui donne rendez-vous
au Baobab car à quatorze heures et quelque… elle, elle n'a pas eu le temps de manger.
Une serveuse à l'air sévère... ou triste… accentué par un petit chignon serré dans
un ruban noir comme sa robe de service, remplace avantageusement le chafouin, malade
ou en vacances.
Emma reprend son récit à Elisabeth, elle a bien besoin de le dire au moins deux fois
comme s'il y avait deux Elisabeth, et elle raconte tout, y compris les poissons roses
et leur garde-chiourme, et même "son" tableau.
Elisabeth qui a dû sauter le repas à la cantine pour… - à l'évidence elle préfère
ne pas en parler - s'indigne contre Solange : «J’peux pas la blairer, celle-là.»
Elle commande un sandwich repas complet avec son soda habituel. La serveuse regarde
Emma d'un regard si triste qu'elle n'ose pas dire qu'elle n'a pas soif et elle commande
le même soda. «Elle doit avoir de gros problèmes, dit-elle pour se justifier sous
l’œil narquois de son amie. «Ou elle s'ennuie, c’est tout. Et… on lui tient compagnie,
ajoute Elisabeth. Puis en s'esclaffant : On est ses poissons rouges!» Emma réplique
: «J'ai pas l'intention de devenir rose. - T'as raison, si on s'ennuie on ira chercher
de la compagnie ailleurs !» Joyeuse, Elisabeth, aujourd'hui.
Un homme suivi d'un chien lent, à deux pas, sur le trottoir, s’est arrêté pour causer
avec un autre, le chien s'est assis, il regarde Emma : «Eh bien, mon vieux, lui dit-elle,
ça va pas ? - C’que j'm’ennuie, répond le chien. Mais que faire d'autre à part s'ennuyer
? Je le suis, comme ça il me tient compagnie.» Elisabeth fait celle qui n'a pas entendu
le chien.
Emma a une idée : «On pourrait créer un commando pour aller délivrer les poissons
roses ?» Elisabeth, en mâchant son sandwich, pouffe : «Moi, j´suis plus p'tite. Ah
ah !» Emma n'est pas vexée, mais, quand même, l'idée était bonne, quoi.
Le chien est reparti après un dernier regard triste à Emma, la serveuse est revenue
vers l'arbre qu'elle préfère pour attendre le client et fixe la rue après un coup
d’œil rapide sur Elisabeth et Emma.
Un vieillard, lourd sur sa canne, descend la rue d'un pas dansant par obligation...
«Il n'a pu l'air gai, çui-là non plus, murmure Emma. Ça doit être le jour. - Il est
dans sa toile d'araignée, répond Elisabeth, il essaie encore de fuir mais l'araignée
le rattrapera. - Oh, tu crois que c'est une victime de Solange ? s'amuse Emma. -
Avec ses doigts d'salope, elle doit passer ses journées à en tisser, des toiles.
- Elle s’attaque même aux vieux, en rajoute Emma en prenant l'air horrifié. - Oui,
et aux chiens, et... - Aux poissons rouges !» crient-elles à mi-voix ensemble. Et
de rire.
La serveuse les regarde, étonnée ; son air triste semble une condamnation. «On est
coupables du rire», souffle Elisabeth sur son ton choisi de marrante.
Mais là-bas, de l'autre côté de la rue, une jeune fille, très jeune vraiment, agrippe
une paire de chaussures sur un étal extérieur, elle fuit, vive, elle ne se retourne
pas ; un gros quinqua sort du magasin en criant, il se lance dans une course… une
course de quelques mètres, il sort son téléphone. «L’araignée n'a pas rattrapé l'insecte»,
commente Emma avec satisfaction. Elizabeth, mâchant en mangeuse émérite, enchaîne
: «Cette Solange, elle n'arrête pas. - Mais encore manqué», rajoute Emma.
Un homme visiblement malade et à l'air perdu s'arrêta, montant la rue, à deux pas
de la serveuse, il soufflait. Il la regarda, il semblait attendre un mot d'encouragement,
de réconfort. Il repart, passe. «Pauvre type, souffle Emma prise d'une pitié tardive.
- Il n'a plus les jambes de la voleuse, constate placidement Elisabeth. Un malade,
tu penses, un régal assuré pour Solange !»
Et tout à coup Emma vit les fils, les fils d’araignée dans lesquels étaient pris
tous ces gens, là devant elle, qui… «C’est horrible, murmura-t-elle. - Quoi donc
? - Notre rue est pleine de toiles d 'araignées ! je les vois ! Elles sont partout,
partout !» Elisabeth lui jeta un coup d'œil pénétrant… et enchaîna ironiquement :
«Cette bonne à rien de maire de la ville, tu crois qu'elle engagerait ma mère ? Penses-tu.
Sinon, le ménage serait vite fait.» Et Emma sourit.
Un couple de jeunes mariés en grande tenue de jeunes mariés, elle en somptueuse robe
blanche, lui en frac noir, descendait la rue, fier.
«Quelle drôle de journée, dit Emma. Je n'ai rien fait et je me sens crevée. - T'en
dormiras mieux. Voilà Vi et Nicolas, je leur ai téléphoné de passer là. J'ai un paquet
à leur donner. »
Viviane semblait très excitée, elle parlait vite, s'interrompait, reprenait... Emma
propose un café pour tous et pendant que la serveuse disparaissait, Elisabeth passa
un petit paquet à Viviane. A ce moment s'imposa à l'esprit d'Emma cette phrase, ou
d'elle ou une réminiscence, peut-être un vers : «Âmes, cessez de vous cacher dans
la mort !» Et ce bout de phrase, ou ce vers, jailli de son inconscient ou de celui
d'un autre, vint s'interposer entre ceux avec qui elle parlait et elle. Pourtant
il n'y avait pas de malaise de sa part. Cet écran, connu d'elle seule, invisible,
l'isolait de ce monde perdu dans lequel ils vivaient. Même Elisabeth était empêtrée
dans des fils.
Viviane et Nicolas repartent, Nicole n'a pas prononcé un mot. Son étrange regard
fixe se posait sur chacune et on ne savait pas s'il voyait. Mais il était conscient
de sa… disons particularité ; en se levant il fit un sourire, gentil quoique contraint,
à Elisabeth puis à Emma ; et Viviane remercia pour les cafés.
«Bon, on va au cours à dix-sept heures ? demanda Elisabeth en règlant la serveuse
pour son sandwich et son soda. - Ben, évidemment ! - Bien, bien. C’est plutôt tard
pour étudier. - Jamais tard pour étudier», répliqua Emma en réglant le reste. Et
comme elles se levaient, elle confia : «J'ai enfin compris mon tableau. - Ah oui
? - Pourquoi il elle moi je me retourne certes mais légèrement, sans plus. - Oh,
il elle tu dois avoir une bonne raison, je te fais confiance, ironise Elisabeth.
- Non, pas vraiment. Le personnage entend crier... - Heureusement que les tableaux
des musées n'ont pas le son, ça ferait une cacophonie ! - Il entend tous ces gens
qui crient vers lui, qui attendent de lui quelque chose… de lui qui ne peut rien.
Il montait, s’éloignait, cependant il s'arrête et se tourne légèrement, car il a
reconnu deux voix. - Viviane et Nicolas ? interrompt Elisabeth. C'est ça ?... Et
qu’est-ce qu'il choisit de faire ton personnage, finalement ? - Ben… oui… continuer.»
18.
Le baiser hors-sens.
Voilà que la Sorbonne se penche sur sa gauche et que ses lèvres volent vers les lèvres
de Pascal, pour un tout premier baiser... un garçon qui veut passer se glisse entre
les deux et… reçoit le baiser passionné. C'est Nicolas. Stupéfaction de Nicolas.
Stupéfaction de la Sorbonne. Rage fulminante volcanique de la Sorbonne, Nicolas toujours
stupéfait. Viviane n'est pas là, André n'est par là, Maurice n'est pas là... on se
dirige pourtant vers un cours d'anglais. Pascal, narquois, comme d'habitude.
La Sorbonne a arrêté sa rage, elle a arrêté d’insulter et de secouer le… le…, devant
un regard fixe à l’incompréhension évidente… elle murmure, on l'entend à peine :
«Mon Dieu, il ne l'a vraiment pas fait exprès»; et d'un pas hésitant elle avance
; Pascal suit en se marrant, il la rejoint… et ils s’embrassent un peu plus loin,
pour la première fois, mais la Sorbonne ne peut s'empêcher de jeter un coup d'œil
à Nicolas de peur que... Mais non... Il pense enfin à s'excuser de… quoiqu'il n'ait
commis aucune erreur… qu'il ne… bref de rien mais quand même… la main d'Elisabeth
qui arrive à sa hauteur se pose sur sa bouche : «Ça va, n'en rajoute pas. - Mais…»
Emma qui le suivait aussi ajoute : «Tu n'as pas fait de mal. Tu n'as rien à te reprocher.
- Oui, mais…» Elisabeth va jusqu'à plaisanter : «Non, le mal est juste passé par
toi, il s'est amusé, il est reparti.» Seulement pour Nicolas, une blague comme ça,
c’est du sérieux. Il fixe éperdument Elisabeth qui finit par se sentir mal à l'aise.
«Ah…», fait-il, et il s'en va, tête basse ; adieu le cours d'anglais.
«Allons bon, maugrée Elisabeth, mais comment il faut qu'on lui parle, à çui-là !»
La voilà de mauvaise humeur. «Il n'était pas coupable, dit Emma. - Ça, c'était bien
de sa faute, réplique Elisabeth d’un ton sec. Quand on fait un truc comme ça, dont
tout le monde se souviendra ad æternam, au moins on le fait exprès !»
Le cours passé, Elisabeth est toujours de mauvaise humeur. Elle s'en prend d'abord
à l'anglais de La Sorbonne : «Un anglais de perroquet», puis à sa fameuse mémoire
- car le surnom de Gabrielle lui vient de là, elle se souvient de tout au point de
ne quasiment pas prendre de notes ; à une certaine époque Emma éprouvait une vague
jalousie car elle, elle doit trimer, prendre des notes, apprendre, apprendre encore
; la facilité la déconcerte. La vie de la Sorbonne s'est organisée en fonction de
sa mémoire, elle a sa cour de fainéants qui se fient à elle pour savoir ; Emma est
meilleure, elle raisonne mieux - la Sorbonne, sa rivale, la dépasse rarement côté
notes - mais elle reste heurtée par le mystère du don.
Elisabeth ressasse, puis en vient à la douteuse "dé-sens" - elle énonce avec satisfaction
la nouvelle orthographe - du baiser de la Sorbonne à Pascal son parasite. «Celui-là,
ce bon à rien, il l'exploitera à fond, sois tranquille.» Son jeu de mots approuvé
par Emma la rend contente d'elle-même et réduit l'humeur mauvaise. Elles sortent
du lycée.
Elles attendent pour traverser la rue entre une affiche pour un film hollywoodien
à grand spectacle avec super-héros, une autre pour une alimentation saine, une manif
qui passe vite pour la défense de l'emploi contre une marque de magasins qui ferment
partout, des sons de klaxons, des cris on ne sait par qui ni pour quoi, un chien
qui se gratte, un… Elisabeth tire Emma pour traverser la manif : «Y en a marre»,
dit-elle.
On retrouve une rue de tranquillité. «Ah, le foutoir humain !» s'exclame Elisabeth
goguenarde en balançant un coup d'œil à Emma, sûre qu'elle va réagir, et ça ne manque
pas : «Le délire n'est qu'apparent; c'est un excès de sens. - Excès de sens égal
dé-sens, blague Elisabeth. - On voit un chaos parce que notre cerveau est dépassé
par tout ce qui fait que tout ce qui n'a rien à voir se trouve ensemble. - Ah, il
faudrait la tête de la Sorbonne pour comprendre», ricane Elisabeth. Puis elle en
revint à Pascal qu'elle déclara "sans aucun doute" celui qui avait détruit la crèche
de Nicolas - la dernière fois qu'elle en avait parlé, elle en était à "peut-être".
L'affaire remonte à l'année dernière; Nicolas était encore enfermé dans sa solitude,
il avait dans un coin reculé de la cour, avec des brindilles et des cailloux édifié
une minuscule crèche que quelqu'un avait envoyé valdinguer ; Nicolas revenait sur
le
lieu du crime et regardait longuement comme si la crèche allait réapparaître. Là-dessus
Elisabeth enchaîne sur sa propre conception de la divinité et de l'histoire de l'univers
: Dieu est l'ensemble des hommes qui sont la destruction de leur création, arrivés
à la connaissance d'eux-mêmes donc de tout, ils se détruisent en créant un nouvel
univers dans lequel ils réapparaîtront pour recommencer. Emma ne critique pas, elle
ne critique jamais Elisabeth - Elisabeth ne supporte pas la critique. Elle pense
seulement, mais bien caché dans sa tête, qu’un délire de plus au monde n'est pas
à négliger, quoi ! sur la planète des délires une grappe de raisin qui pousse, merveille,
n’intéresse vraiment que lorsqu’on en a fait du vin.
Retour pour un nouveau cours, de philo cette fois. Mais en face là... «Oh non», gémit
Elisabeth… la Sorbonne arrive avec son chien, le fier loulou blanc baptisé Diabolo
!… suivie d'un Pascal qui s'amuse d'avance. Il y a de quoi : la Sorbonne est persuadée
que son chien doit avoir le droit de suivre les cours avec elle. De temps en temps
ça lui passe par la tête - ou elle a de mystérieuses raisons - et vlan. Eh bien c'est
jour de vlan.
Le cours débute dans la sérénité. Ahah. La prof n'a pas vu Diabolo qui en profite,
évidemment, pour étudier. Mais... hé ?... il n'a pu s'empêcher de poser une question…
La prof perd sa philosophie et lève un sourcil ulcéré, au faible son de la voix de
Diabolo elle frémit de suspicion. La Sorbonne attend la bagarre, de pied ferme. La
prof découvre l'auditeur libre. Elle rage, profère des propos auxquels la Sorbonne
répond par un refus de la discrimination canine, la prof menace du proviseur, Diabolo
sort de sous la table et se met à aboyer frénétiquement ses droits fondamentaux…
enfin la Sorbonne cède à l'abus de pouvoir, et emmène Diabolo, il se fait tirer,
chez le portier du lycée, qui, avec sa femme, et ça tombe bien, adore s’en occuper
; Diabolo n'est accepté qu'à l'entrée du temple du savoir.
Emma a le sentiment que la philo est en plein brouillard : «La dé-sens plein gaz»,
persifle Elisabeth, réjouie quoiqu'elle n'aime pas la Sorbonne. Et Emma se sent abeille,
la travailleuse, l'abeille dorée qui dans le brouillard épais des dé-sens humains
cherche la lumière.
Le cours reprend. Retour de le Sorbonne, l'air très fâché, fermé, buté, qu’elle gardera
jusqu’à la fin, fixant la prof, sans prendre de notes, l’air accusateur, prof qui
serre les lèvres, ignore délibérément la pro-chien, fixant cette prof d'un regard
digne du regard fixe de Nicolas.
De retour chez elle, Emma reste perplexe sur tout ce qu'elle a vu d'habituel et banal.
Quel peut être son rôle dans tout ça? Elle fait les cent pas dans sa chambre... puis
descend… son père est dans "son" fauteuil en train de lire un journal - il en a deux
autres sur la petite table à côté de lui -, elle s'assied dans le fauteuil en face,
signe clair du besoin immédiat d'une conversation grave. Il la regarde avec curiosité.
Elle lui pose alors cette question que tous les adolescents posent (sans doute) mais
d’une manière moins claire à leurs parents : «Comment l'intelligence peut-elle mettre
de l'ordre dans le chaos du monde ?» Pa sourit ; il est rassuré ; il ne s'agit que
d'un problème insoluble. «Tu me sembles accorder beaucoup d'importance à l'intelligence,
dit-il. - Mais… n'est- elle pas la fierté de l'homme ? Elle permet le progrès, d’avancer.
- Soit. - Elle permet de déterminer le juste et l'injuste, le vrai, le faux ; le
plus intelligent doit être écouté car il a forcément raison contre les moins intelligents.
- Pas vraiment. - Non? - Chacun est en fait sur des rails, une locomotive qui va
foncer pour atteindre la destination voulue… - La locomotive la plus performante
va arriver la première. - Si elle est sur les bons rails. Ou elle arrive ailleurs.
Ou elle déraille. - Mais pourquoi ne serait-elle pas sur les bons rails ? et puis
il y a les aiguillages… - Si elle est bien aiguillée. Zola n'était pas plus intelligent
que les meilleurs de ses opposants mais lui ne s'est pas trompé pour Dreyfus. - Mais
qu'est-ce que c’est, ces rails ? - L'espoir, des convictions, des certitudes, des
habitudes, la confiance en quelqu'un… - En toi par exemple ? plaisante Emma. - Eh,
je peux me tromper, répond-il en riant. - Et ma, elle peut se tromper aussi ? questionne
Emma comme apeurée en prenant sa petite voix et faisant les yeux ronds. - Sûrement
pas», répond-il en riant davantage.
Ressortie vaillamment pour un cours tardif de l'après-midi (Ah, ces horaires !),
Emma se retrouve seule dans le café quasiment pour lycéens proche de l'entrée de
l'établissement. La Sorbonne s'approche d'elle avec Diabolo : «Dis-moi, toi qui raisonnes
si bien, comment on fait pour oublier ? -Je n'ai pas ce problème, moi j'ai des efforts
à faire pour me souvenir. - Mais si, tout le monde a ce problème. Tu vois parfaitement
de quoi je veux parler.» Diabolo qui n'était pas au courant, suivait la conversation
avec attention. «Je suppose simplement qu'il y a des leçons à tirer de tout. - Ah,
là, quelle leçon ? - Mais… ce qui arrive à soi, on est la seule à pouvoir comprendre
pourquoi ! - Ouais, j'connais ce genre de raisonnement : rien n'arrive par hasard
; le hasard est un mensonge qui t’oblige à regarder ta vérité. Peu m'importe. Mon
problème à moi est un problème de mémoire. - En tout cas tu peux être tranquille,
répond nettement Emma sans crainte des gros pieds dans les petits plats ; et pour
les quatre témoins : Nicolas n'arrive même pas à parler à Viviane ; Pascal, il dit
tant de blagues que personne ne le croit; Elisabeth ne parle de choses comme ça qu'avec
moi et moi qu'avec elle et grand-père... - Oui, soupire la Sorbonne, ce n'est pas
vos mémoires à vous que je crains, c'est la mienne.» Et elle repart, l’air préoccupé,
tirant la laisse de Diabolo qui s'étrangle en demandant des explications.
Emma la regardait s'éloigner, et elle vit des rails dans tous les sens, les dé-sens,
enchevêtrés, chacun individu suivait avec effort les siens, ou en riant ou en pestant
ou en pleurant… un nœud de rails invraisemblable dans un endroit si exigu, étouffant…
terrifiant.
Rentrée enfin dans le calme de sa chambre, elle eut la bonne surprise de la visite
de Ptigrizzli ; elle lui raconta son problème, problème de tous en vérité, notant
que ce nœud-là ne pouvant se trancher, l'intelligence était à mal. Ptigrizzli, assis
sur le lit l'écouta avec une grande attention. «Alors qu'est-ce que tu en penses
? - Rien du tout. - Rien du tout ! - En tant qu’ancien champion du jeu de la pelote
de laine, je ne vais pas me fatiguer à penser l'impensable.» Et il bâilla un grand
coup et il se coucha en rond et il s'endormit.
Emma, pas satisfaite de cette réponse, alla voir grand-père. Il rentrait ses chaises
car il craignait une pluie. Mais il s'arrêta avec plaisir, ils s'assirent, il écouta
toute l'histoire… «Alors, selon toi, grand père, le rôle de l'intelligence...? -
Eh bien, répondit-il en s'amusant, je lui accorde plus d’importance que Ptigrizzli,
sans doute parce que dans ma vie je n'ai pas du tout, de tout, eu les mêmes expériences.»
19.
Les qualités ennemies.
«Hop, barre à gauche. Hop, barre à droite !» Elisabeth et Emma s'amusent bien, en
"petites", avec leur plaisanterie blague pitrerie du jour "pour grandes". Il s'agit,
«oh, ouv’ les roneilles, ouv’ les zeuils, claque ta tangue», il s'agit donc, «eh,
ma chère, cessez les perniflettes de la caugausserie », il s'agit de vivre une journée
entière, au… parfaitement… oui… au… paradis !
Ben quoi ?
La technique savante pour réussir cette prouesse, mise au point par les deux chercheuses,
s'appuyait sur une étude précise des «qui gênent». Elle était le slalom. Vous évitez
les... à ne pas nommer, et vous restez ainsi sur la belle voie blanche ; tranquille,
hé? sans aller à toute vitesse, inutile, quoi, mais vivre sans heurts et malheurs.
Et sans se casser la gueule.
Il y eut la sonnerie de dix heures et on s'en fut au cours d'histoire. Petite salle
donc presque pleine. On commença par de l'histoire, ce qui ne surprit personne, parfois
on poursuit jusqu'à la sonnerie suivante si aucune discussion, aucune dispute, aucun
jet de boulettes… passons. Mais, il était à peine vingt, la porte s'ouvrit et Pascal
entra, un Pascal au pas légèrement dansant et à l'air content content. «Vous pourriez
frapper avant d'entrer», fit remarquer l'enseignante qui estima être allée assez
loin dans la sévérité et, grâce à ses qualités de diplomatie et de compréhension
des élèves sauva le reste de son cours, auquel elle tenait. L'élève le plus près
de la porte se leva vite pour la refermer. Pascal, toujours debout tandis que l'enseignante
blablatait l'Histoire, cherchait sans doute une place. Il en restait deux... Il se
laissa tomber sur la chaise à côté d'une certaine Adèle dont la copine Solène était
sans doute malade. Il regarda alors de tous côtés avec un grand sourire… béat, il
était content, et il articula : « Assis » ; l'enseignante apparemment ne l’entendit
pas ; content oh que oui… Et toute la classe comprit que Pascal était saoul. Carrément
saoul. Emma ne connaissait dans le genre que Viviane et elle l'était autrement. Quant
à Adèle, de sa vie elle n’avait vu quelqu'un ivre… elle se concentra désespérément
sur la prise de notes. De son côté La Sorbonne, qui ne laissait jamais Pascal s'asseoir
à côté d'elle, se mit également à en prendre, et beaucoup, c'est dire si le cours
était important. Pascal n'importunait pas. Il souriait. Béatement. Il était tout
sourire. De temps en temps, mais doucement, tout doucement, il chantonnait : «Bi
bi bip… ah ah… bi biiiii... bip…» Une seul fois il lança un son un peu strident et
la prof qui écrivait frénétiquement au tableau en resta la craie immobile, mais court,
court... Il souriait, souriait. Chantait très peu en fin de compte. Et toute la classe
prit beaucoup plus de notes que d'habitude. Grâce aux qualités de tous on atteignit
la sonnerie sans drame, ni querelle, ni intervention de la petite et de la haute
administration. Pascal en sortant, tout en dansant encore légèrement, salua gracieusement
et avec sourire la prof d'histoire qui toutefois, lui rendit un salut assez sec.
Puis il quitta le lycée en répétant : «Soif».
Elisabeth, dans la cour, nota : «Le paradis a eu un problème de réalité. - Mais il
s'en est bien sorti, répliqua Emma au sarcasme évident. Les qualités de tous ont
évité la chute.»
Elle fit une échappée toute seule tandis qu'Elisabeth s'offrait un "pré-cantine",
elle sortit du paradis intra-muros et se lança dans la première rue à droite. Le
paradis tenait bon : les voitures ne roulaient sur le trottoir que pour être garées
ou dégarées, les trottineurs ne se rentraient pas dedans, seule une sirène de police
hurlait, un oiseau, un simple pierrot, vint inspecter le sol où elle poserait le
pied, elle s'arrêta, puis il l'autorisa à continuer. Elle vit un homme s'approcher
d'un vieillard à un passage piétons, vieillard qui avec sa canne d’une main et un
gros sac à provisions bien plein de l'autre n'avait pas réussi à partir assez vite
quand le feu était devenu vert pour lui, il n'avait eu le temps que de faire trois
pas et avait dû rebrousser chemin. Le brave homme venait aider le bon vieillard…
Mais le bon vieillard ne voulait pas. Obstinément il ne voulait pas être aidé. «
Laissez, disait le brave homme, je vous passe juste le sac de l'autre côté de la
rue... - Mais non, laissez mon sac, enfin.» Ah, il ne voulait pas de l’aide. «Je
ne vais pas vous le voler, je ne vais pas partir avec… - Laissez ça, laissez ça,
mais je me débrouillerai très bien tout seul !» Finalement le brave homme partit.
Le vieillard fit une nouvelle tentative quand le feu passa au vert pour les piétons…
Mais il n'alla même pas aussi loin que la fois précédente. Il suait de désespoir.
Emma, sans savoir pourquoi, se retrouva près de lui pour traverser. Eh oui, pourquoi
traverser ? Elle ne le regardait pas, gênée. Au bout d'une minute ou deux, elle sentit
qu’il la regardait, elle tourna la tête vers lui. «Ce maudit sac, dit-il, ce n'est
pas qu'il soit lourd, mais c'est le feu... le temps que je reprenne le sac et que
je pose bien la canne, il a encore changé de couleur. - Oh moi, pour aller vite,
je vais vite, mais il est peut-être un peu lourd… - Attendez, j'enlève ça», et il
prit un paquet de pommes. Et cette fois ils passèrent. Emma comprit pourquoi son
père n'aidait jamais grand-père… mais l'aidait quand même. Le paradis avait encore
eu un coup de chaud, un coup de réalité, mais il avait tenu bon.
Elle continua son errance et brusquement se retrouva dans un lieu de hurlement. Des
tags, des graffitis partout, rouge vif, vert vif, jaune strident, des couleurs dégoulinantes,
des jets de couleurs… Criard, CRIARD ! Elle se sentait dans une horreur. Des affiches
déchiquetées, des restes de voitures calcinées, des poubelles tombées d'où sortaient
des choses immondes… Un rat la regardait. Puis il partit d'un trottinement tranquille.
Il était dans son paradis. Elle pensa que si, elle, elle avait risqué un tag sur
un mur, la police aurait surgi... Mais quand le hurlement avait été appelé art, il
avait cessé d’être un problème, du moins policier. Elle fit demi-tour : le paradis
ne tenait ici qu'artistiquement. Et il était pénible à voir dans cet état.
Cours, cantine, cours. Pause dans un café proche, quasiment pour lycéens…Un garçon
très joli, totalement inconnu, une vingtaine d’années toutefois, très joli et mal
habillé avec élégance, eh oui, se trouva près d'elles, leur tint des propos d'approche
ordinaires, il semblait très intéressé par Elisabeth, très joli, Elisabeth souriait,
flattée ; Emma ne se sentait pas jalouse, quand même pas, mais… très joli ; et il
parlait bien, ah oui, d'une voix douce, un peu insinuante, qui devenait câline quand
il s’adressait à Emma ; car, maintenant, de plus en plus, il s'adressait à Emma ;
Elisabeth pas jalouse, mais... Un enchanteur sachant enchanter. Et elles allaient
accepter son invitation à... Solange tout à coup apparut, se dressa à quelques mètres
et dit d’une voix forte : «Alors, Alfred Burnore, sorti de prison pour proxénétisme
il n’y a pas une semaine, tu veux y retourner tout de suite?» Emma et Elisabeth le
virent devenir livide et… il fila... Solange regarda fièrement Emma et retourna à
sa table avec son ami. Elles restaient stupéfaites. «Ma foi, souffla Elisabeth, ce
n'était pas un ange, mais je l'ai cru. - Ou un ange déchu, ajouta Emma toujours inspirée
par l'éducation catholique de ma. - Il a trop de qualités pour notre paradis, reprit
Elisabeth en se marrant malgré tout. - Tu crois qu'on devrait aller remercier Solange
?» Elisabeth jeta un coup d’œil à Solange là-bas qui se levait avec son copain et
partait mais sans répondre à son regard. «Non, dit-elle enfin, elle ne veut pas ça,
ça la gênerait... Elle l'a fait pour toi, pour se racheter. - Le rachat de Solange
? - Qui l'eût cru ? elle a choisi de rester dans notre paradis. Tout de même, j'aimerais
bien savoir… enfin… comment…»
Elles ne le surent que plusieurs jours plus tard, par Maurice qui le tenait de Pascal
qui le tenait de la Sorbonne qui l'avait entendu par hasard et, bien sûr, ne l'avait
pas oublié : Solange après l'affaire concernant Emma, la deuxième en fait, avait
abordé la question de son propre comportement avec sa mère, qui avait appelé son
père, qui avait appelé tante, belle-mère, cousin... Oh elle avait compris… Surprise
de comprendre... Surprise d'elle-même. Juste après ses dix-huit ans, tout récents,
elle avait adhéré à une association qui surveillait, sans qu'il y paraisse, ce genre
de délinquants que lui signalait officieusement la police. «Donc, elle n'avait jamais
eu que de bonnes intentions, remarqua Elisabeth. - Elle a bien failli dérailler à
l'aiguillage, souligna Emma encore rancunière. - Mais la voilà réhabilitée.» Et elles
lui dirent à nouveau bonjour.
Le jour du paradis obstiné, les championnes du slalom aperçurent en rentrant chez
elles une vieille dame qui donnait quelques pièces à une pauvresse squelettique.
«On devrait peut-être faire pareil ? dit Emma. Elle fait peine à voir. - Et tous
les jours aux mêmes endroits aux mêmes heures, répondit Elisabeth assez froidement.
- Ah ?... Pour avoir les mêmes… clients ? - C’est ça. - Ses abonnés de la pitié…
En fait, je l'ai vue plus d'une fois. Elle est une abonnée de mes rues. Mais à distance.»
Emma sentait qu'Elisabeth savait quelque chose qu'elle ne lui disait pas, et Elisabeth
s'amusait de son impatience. «Ma mère la connaît un peu, finit-elle par lâcher, elle
lui ramène parfois sa fille de l'école. - Elle a une fille ? - Toute petite. - Mais...
c'est affreux ! » Et là, Elisabeth rit carrément. Enfin elle condescendit à expliquer
: la mendiante était une ancienne contorsionniste de cirque ; son numéro consistait
à se plier pour rentrer dans un petit paquet qu’Hercule facteur venait emporter à
la fin ; un accident, un problème quelconque, Elisabeth ne savait pas précisément,
avait mis fin à sa carrière et l'avait réduite à la mendicité mais pas à la survie
sans domicile grâce à diverses aides. «Donc, elle peut manger, remarque Emma. - Oui,
et heureusement sa fille ne manque de rien. - Alors ? elle est simplement physiquement
comme ça ? – Oh, mais à ce point… Il faut qu’elle reste filiforme pour gagner sa
vie, et celle de sa fille. - ...La vieille dame qui ne doit pas rouler sur l'or est
néanmoins… oui, elle est dupe. - Dupe mais pas trompée, remarque Elisabeth. Après
tout la mendiante s'inflige le supplice de peu manger qui justifie la pitié et l'aumône.»
Emma réfléchissait sans trouver de réponse à la manière dont elle agirait envers
la mendiante à l'avenir… Elles s'éloignaient... «Elle a trouvé son paradis provisoire,
dit Elisabeth. - Elle a trouvé un drôle de paradis, rétorque Emma. Je n'en voudrais
pas. - Moi non plus, dit Elisabeth en riant… Quant à la vieille dame elle est dans
son propre paradis de bonté en lui donnant des pièces… C'est le spectacle de la rue.
- Mais quelle est donc la vérité de cette rue ?» maugrée Emma en la regardant dans
son ensemble ; et elle frémit.
Une fois chez elle, elle souffla fortement, elle expirait l'air d'ailleurs pour se
remplir ses poumons du leur. «Ça s'est bien passé aujourd'hui ? demande ma toujours
vigilante. - Oui, répondit Emma, nous avons passé la journée au paradis.» Ma lui
jeta un regard perplexe, toujours agacée par les tentatives de plaisanterie de sa
fille. Emma ajouta seulement : «Et ça n’a pas été facile. »
20.
Eternités d'origine ou d'occasion.
Il ne sort pas énormément de public de cette salle de ciné, il ne s'agit pas d'un
film à succès, à gros succès, mais d'un film pour amateurs, amatrices en fait, d’un
film d'amour. Elisabeth adôôore ce genre d'oeuvrette, bluette, - sornette ? Sans
illusion d'ailleurs. Comme elle le rappelait à Emma en lui signalant son objectif,
donc leur objectif, pour ce mercredi après-midi : «Ce n'est pas avec André que je
peux venir regarder ça.» Evident. Indiscutable. Emma n'est pas fan, mais "ça se regarde".
L'histoire, heureusement abominablement embrouillée, se déroulait en beaux costumes
de la Renaissance, donc en théorie à l'époque de la Renaissance, mais vue à la façon
hollywood ; des critiques seraient morts avant la fin, aussi ne venaient-ils pas
aux séances d'amour à jolies petites ailes roses. Etre bête de temps en temps, ça
ne fait pas de mal, pense Emma, et même... c’est plutôt agréable. Tout de même, ce
film-là… «Oui, reconnaît Elisabeth joyeusement, il était vraiment tarte.» Enfin,
elle est contente.
Elisabeth a hérité de sa grand-mère, passionnée, d'une collection de romans bon marché
consacrée entièrement aux goûts de ce public d'amour. Léguée à elle, parce que sa
mère… hop, au vide-grenier, ou à n'importe qui, pourvu que ça la débarrasse. A l'annonce
du legs de sa fille, elle lui a dit carrément, et ses propos méritent d'être notés
: «Fais en sorte que je ne voie plus ces trucs-là, ou je les balance.» Seule Elisabeth
connaît la cachette de l’amour. Elle confesse lire un de ces romans de temps en temps
: «Mais le héros est toujours André ! - Tu le lui as dit ? - Ah non, répond Elisabeth
en riant. T’es folle !»
Elles se séparent, Elisabeth doit retrouver sa mère, et Emma décide de rentrer à
pied.
Ce trajet-là ne lui est pas habituel (il est si pratique de prendre le métro
depuis ce cinéma), et de ce fait elle le redécouvre aujourd'hui. A quand la dernière
fois...? Des mois, des mois… et ce n’est que sa troisième remontée par cet itinéraire.
A grandes enjambées, quasiment le bon une deux, car cette rue large à voitures nombreuses
lui paraît sans intérêt... comme si une rue pouvait être sans intérêt, alors qu’elle
a été construite petit à petit pendant des décennies, voire des siècles, par des
hommes... donc elle se reproche de ne pas voir parce qu'elle ne regarde pas. Emma
ralentit, maintient son jugement défavorable... un peu excessif quand même… De l'autre
côté de la rue à voitures, en retrait d'une vingtaine de mètres, pas davantage, la
façade concave au baroque sobre d’une petite église se dresse… Tiens donc... Eh…
Du point de vue architectural en tout cas, elle n'a rien à voir avec le reste, le
décor passe-partout de ce décor…
Elle traverse - sans passage-piétons -, a droit à deux coups de klaxon rageurs… Oui,
quelques volutes, des sortes de coquilles saint-Jacques, une seule sculpture : le
Christ tenant la croix… Est-ce ouvert ? Un homme au pas rapide la dépasse et entre...
Elle entre à son tour. Sur sa gauche plusieurs hommes, dont celui qui vient d'entrer,
s'affairent autour de sacs rouges, un vert, un blanc : elle les regarde, ils lèvent
la tête vers elle, elle tourne la tête et avance, ils se remettent au "travail".
Son regard s'habitue à l'obscurité. Vers l'autel ancien une peinture criarde de saints…
il y a une autre peinture de ce "genre-là" à droite… mais un bel intérieur, conservé
en bon état... très peu de statues, des socles les ont perdues mais de toute façon
il n’y en avait pas plus de six… saint François, n'est-ce pas ? et... la porte du
côté droit de la nef s'ouvre... des femmes s'occupent à… quoi donc ?… tandis que,
à l’intérieur, les hommes s'affairent toujours - mais autrement. L’un d’eux a apporté
quelque chose aux femmes… Emma décide d'aller voir ; elle pousse la porte ; il y
a des étals et des objets voyants à vendre, forcément, des tableaux religieux incroyablement
criards, mais criards sages, pas comme sur la place de l'horreur... on lui sourit
mais on n'en est qu'à préparer la vente…
Sur ce côté de l'église elle découvre un petit square avec quatre arbres autour d'un
bassin rond au centre duquel règne un gigantesque crapaud, mais l'eau ne vient pas
de lui, elle sort en petit filet d'un tuyau d'arrosage qui finit de remplir le bassin.
Emma regarde le flanc de l'église, regarde les femmes affairées avec leurs couleurs
d'ailleurs, avec leurs saints d’ailleurs, elle regarde le crapaud… Elle rentre dans
l'église.
Sur une table elle avait remarqué des brochures diverses. Voyons donc… ah, l'histoire
de l'église avec quelques photos. 10 euros. Elle entreprend de compter ses sous ;
elle ne se promène pas avec plus d'un billet de vingt et des pièces ; le billet,
utilisé pour des friandises au ciné et ici on ne paie pas avec sa carte ; finalement...
de justesse... Elle met les pièces une à une sur la fente de la petite boîte et elle
paie dans un bruit qui lui semble incroyablement fort… et inapproprié… mais les hommes
affairés ne lèvent même pas la tête. Elle s'assied sur un banc et commence de lire
à la lumière de son téléphone.
Il y eut un sieur Desmoulin, on est au XVIIIe siècle, un monsieur qui, pas riche,
épouse par amour une jolie fille pas riche mais pas pauvre, et ce fut le début de
sa fortune - de leur fortune. La femme tomba bientôt malade; elle ne pouvait avoir
d'enfant. Il rencontra une jolie fille de mauvaise vie, il la tire de la mauvaise
vie publique et en profite seul - Emma ne put retenir un léger "oh" d'indignation,
elle jeta un coup d'œil autour d'elle pour voir si... mais non. Son épouse mourut,
elle eut un bel enterrement; il continue avec la seule qui lui reste de ses deux
amours. Mais elle meurt aussi. Il faut signaler qu'il a vécu jusqu’à l'âge de quatre-vingt-seize
ans; à la mort de sa maîtresse, il n'en avait que cinquante-sept. Elle fut enterrée
convenablement et pas dans le même cimetière que l'épouse. Alors, désormais seul,
pour autant qu'on sache, il décide de construire sur un terrain isolé qu'il avait
l’église que vous voyez aujourd'hui et dans laquelle il est enterré... On avait les
noms de l'architecte, des sculpteurs etc. mais rien qui leur évite de n'être que
des noms… Des explications pour le plan, la hauteur, la largeur, les techniques,
les vitraux… Ah, tout à la fin, en annexe "mon crapaud" ! Tiens ! Vous êtes romain,
monsieur ! Un vrai crapaud de deux mille ans ! Il y eut des thermes ici, longtemps
avant l'église…
Emma regarde vers l’autel, la croix, là-bas, veut "entrer en communication" avec
la paix de l'église, mais elle est gênée par la présence du mort; elle ressort par
la porte latérale. Aucun regard des femmes. Elle se plante devant le bi-millénaire
à aspect de crapaud... il est narquois... à n'en pas douter, il est narquois. Le
temps ne lui a pas enseigné la bonne éducation. Elle se tourne vers l'église… les
femmes maintenant sont habillées début XXe siècle… puis dix-neuvième - les modes
défilent -, puis fin XVIIIe, milieu XVIIIe… On est le jour de l'inauguration de l'église...
Tout à coup paraît Elisabeth en costume Renaissance, joyeuse, elle fait un clin d'œil
à Emma, et entre dans l'église pas encore construite, mais un Romain en toge en sort
et donne quelque chose aux femmes du XVIIIe… «Je suis en plein bal costumé», se dit
Emma, et elle rit... et cette fois les femmes et l'homme la regardent. «Merci, crapaud.»
Elle rentre dans l'église. L’homme aussi; il dit un mot aux autres qui alors jettent
sur Emma des regards… méfiants. Emma sent qu'il lui faut partir...
Elle traverse la rue et regarde une dernière fois la façade : «Comme c’est bizarre
de se sentir chassée d'un endroit où l'on a été heureuse.»
La voilà repartie d'un bon pas. D'un bon pas car elle ne regarde rien, perdue dans
ses pensées. Bien sûr il n'y a pas d'église dans les rêves d'Elisabeth. Ses rêves
? «Non. Un seul. Elisabeth s'est construit un rêve et elle vit dedans, c'est pour
ça qu'elle peut être heureuse. Et, souvent, abriter André dans ce bonheur-là... Et
moi.»
«Un bal costumé ? vraiment ?»
Mais un bal costumé est une illusion ; là, tout vivait. Le crapaud vit des vies de
ceux qui le regardent. Tout était vrai ! pas de jeu, pas de mensonge. Pas de rêverie.
Une vie qui durera tant qu'il y aura des hommes. «Car, argumente Emma qui marche
d'un pas enthousiaste, avec un rien de pédanterie, car rien de ce qui a été ne disparaît ;
c’est comme pour la matière selon Lucrèce ; rien ne meurt, l'ancien se cache dans
le nouveau, il y vit et pour l'éternité humaine !» Elle stoppa et pleine d'importance
se dit : «Valéry avait tort, les civilisations ne meurent pas. Rien ne meurt de ce
que les hommes ont créé. Tout se transforme, ou se cache... parfois renaît loin de
son premier établissement... Nous vivons dans un monde d'illusions, mais sous celle
que nous voyons il y en a une autre, et sous celle-ci encore une autre... à elles
toutes elles forment la vérité de ce que nous voyons, vérité que nous ne voyons pas.»
Elle repart, ravie de son idée, enchantée d'elle-même. Et son esprit gamin et farceur
commence de se moquer d'elle. Elle se sent suivie par une foule innombrable et
enthousiaste,
bigarrée de siècles et de millénaires, elle entend les cris joueurs des enfants,
des pleurs aussi...
Elle tourne à gauche : c'est la première rue vraiment montante. La foule, fatiguée
- elle est si vieille -, la laisse monter seule. Elle voit une petite fille s'appliquant
à poser une fleur sur la tête de la vache rouge et verte qui est l'œuvre d'art placée
là par la mairie (sans concertation) : à l’évidence, plaisante-t-elle, une résurgence
des coutumes antiques avant le sacrifice. Un peu plus loin elle voit trois Caligulas
essayer d'attraper un Néron qui leur chantonnait elle ne savait quoi pour les faire
enrager. Cette rue était puissamment occupée par une force invisible antique, il
serait illusoire d'en douter.
Elle arrivait au haut de la rue et tourna. Un chien âgé la regardait venir, il se
leva, puis, comme elle s'approchait, d'ailleurs avec une légère crainte, se mit en
marche devant elle comme pour lui montrer le chemin ; au bout de quelques pas il
se retourna pour voir si elle suivait. «Ne vous inquiétez pas, dit une voix de femme,
qui sortit par une porte à droite, une femme d'une cinquantaine d'années, il veut
juste faire la promenade qu'il a faite pendant des années avec mon père, mort il
y a quelques mois, il aime avoir quelqu'un avec lui, vous n'êtes pas la première.
- Mais comment est-ce qu'il va faire pour revenir ? - Pas de problème, il connaît
le chemin, soyez tranquille.» Alors Emma suivit le vieux chien ; un moment donné
elle serait bien allée tout droit, mais il s'arrêta et lui lança un regard lourd
de reproches, alors, quoique ce fût plus long pour elle, elle le suivit. Elle n'était
guère qu'à deux cents mètres de chez elle, quand il stoppa, la regarda, puis fit
demi-tour et repartit d'un petit pas rapide, la frôlant, sans plus d'attention.
Emma aperçut sa mère sur le canapé, inoccupée, très bien coiffée ; une mèche retombait
sur son nez, sa bouche, son menton ; ravie de l'occasion elle s'approchait en expliquant
sa grande nouvelle idée... ma souffle sur sa mèche et, d'un doigt impérieux désignant
le jardin lui dit d'un ton hors discussion : « Va voir ton père ! »
Emma était un peu vexée ; enfin... Pa jardinait en effet. Il écouta sa fille avec
un sourire. Et avec intérêt. La discussion s'engagea. Et il en oublia de jardiner.
21.
(Grand-père est mort.
Moi, sa fils, Bertrand, j'ai tenté de mettre dans l'ordre les
fragments de cette histoire qu'il n'a eu le temps que d'esquisser. Je remplirai aussi
dans les précédentes les rares espaces vides qui concernent le futur, les ouvertures
sur l'avenir, au fur et à mesure que les réponses à nos souhaits nous seront livrées.
Car, si tu as désormais les récits pour ta petite enfance, je ne te donnerai ceux-ci
- comme il l’a décidé - que dans bien longtemps, quand tu seras vraiment capable
de te retrouver avec plaisir à seize ans et d'apprécier la façon dont tes propres
récits ont été réécrits, avec amour infiniment, par ton grand-père.)
…fauchés en somme : toute la fine équipe retourne en vain ses poches... Certes il
y avait les cartes de crédit d'André et d’Emma, mais comme ils étaient les seuls
à en avoir, on n'en parlait pas. C’était hors-sujet…
…
…par revanche contre le destin
injuste des poches vides, ou parce que ma qui l'emmenait enfant avec elle lors de
ses virées d'achat dans les beaux magasins chers, ne l'y emmenait plus depuis des
années, Emma - et l'idée jaillit brusquement - lança «Et si on allait voir la rue
du luxe ?»
Cette perspective amusa tout le monde - sauf Nicolas. Elisabeth, d'abord
rieuse, tenta vainement de réduire, de saboter l'enthousiasme d'André, consciente
de son goût dépensier, voire ruineux, naissant - et toute leur vie, alors que sa
réussite sportive lui permettait tant de délires à paillettes, elle le tenta, sans
succès…
… Ils s'exclamaient devant des vitrines, surtout quand il y avait des prix;
pour André, plus c'était cher, plus c'était beau. Viviane commença de chantonner
joyeusement un air
à la mode... les autres firent chorus... Charlotte proposa de se
rendre maîtres du trottoir en avançant comme un filet, mais un filet à pa-pa-pa-papillons.
Olé olé ! Et se tenant par la main, chantant l'air de Viviane, et vers la gauche
du trottoir, et vers la droite, une chanson de leur petite enfance leur revint en
tête, à qui en premier?
«Nous irons tous en Paradis !»
Ils continuèrent avec l'air
de Viviane car la suite… Une jeune femme très très élégante se réfugia dans une entrée
en riant et levant les mains. On lui sourit comme au bonheur.
«Olari da.. Uniasi da...
Nous
irons tous au paradis ! »
Nicolas seul était muet, totalement ahuri, solidement tenu
d'un côté par Viviane, de l'autre par André... Mais quand on stoppa pour un joyeux
tourné sur soi-même, les bras en l'air, il prit la fuite sous les «hou hou».
Mais
ce fut bien pour lui. Tout à coup les flics étaient là, devant eux. A vrai dire légèrement
goguenards. On s'apprêtait à courir dans le sens opposé, selon la grande tradition
des feuilletons télés, mais, sans doute était-on tombé sur les moins sportifs de
l'institution coercitive, il y en avait d'autres derrière. Les dérangeurs de la tranquillité
publique furent menés au poste...
…Pour les non-majeurs les parents avaient été appelés.
Emma attendait sa mère avec quelque inquiétude. Mais ce fut son père qui arriva.
Il ne semblait pas fâché. Elle tenta une petite explication qui buta contre un «Ce
n'est pas grave, tu apprends... - Ma, qu'est-ce qu'elle a dit ? - Tu verras bien.»
Avec elle, ce serait sûrement une tout autre affaire.
…Ma état hilare, elle appela
sa fille "la délinquante", voulut voir la trace des menottes (on ne leur en avait
pas mis), puis inventa le futur de sa fille avec des histoires de vols, d'assassinats,
d’horreurs sans nombre ; ah, elle s'amusa bien ! Grand-père aussi s'amusa. Emma était
un peu vexée... Et puis elle fut contente d'être un peu vexée.
…
Dans sa chambre lui
passa par la tête l'image du gendarme d'un jeu de son enfance. Où était-il celui-là
?… Elle grimpa sur sa chaise et atteignit la boîte en haut de l'armoire. Elle l'ouvrit
sur
le lit. Ptigrizzli vint voir. Elle en sortit la fameuse figurine du gendarme à grand
chapeau et avec un sabre. Elle le posa en face d'elle et l'admonesta. Quoi ! Ne s'était-elle
pas toujours bien comportée avec lui ? et là, pour une peccadille…Ptigrizzli balança
un coup de patte au gendarme qui chut, puis, content de lui, retourna se coucher…
Emma réfléchit, pousse un soupir, enfin se décide : Soit, elle était trop vieille
désormais... Alors le gendarme retrouva la paix de sa boîte, amnistié en somme, et
la boîte fut remise en haut de l'armoire…
…mais elle entendait un petit bruit… elle
se pencha pour voir sous le lit… Une souris ! Elle attrapa Ptigrizzli qui, arraché
à son sommeil, fut mécontent, et la lui montra. Eh bien quoi ? c'était une souris…
c'est même lui qui l'avait amenée… pour plus tard. Il avait sommeil... Il remonta
sur le lit avec un grognement et se recoucha. Emma descendit l'escalier quatre à
quatre et se précipita dans la cuisine pour expliquer l’effroyable situation à sa
mère. Ma, occupée à préparer une recette compliquée, lui répondit simplement : «La
ratière est avec les affaires de jardinage de ton père, je crois.» Et ce fut tout.
Emma attendit un peu… puis... revint avec, attendit… Pas un mot de plus de ma. Emma
poussa un soupir résigné, et
prit un gros morceau de fromage dans le frigo. «Ah, la
souris mourra d'indigestion, tu vas l'avoir !» dit joyeusement ma. Comme on est aidé
dans le danger. Emma remonte dignement l'escalier, la ratière d'une main, le fromage
dans l'autre…
(J'ajoute ces mots que ton grand-père a écrits pour toi à la fin de son testament.)
Adieu, petite Emma. Préserve ton bonheur.
(FIN)