L’aimable Eglantine

 

de

 

Jean Sibil

 

Une vaste pièce multifonction; à gauche, au premier plan, le coin aménagé pour la chaîne de « kissage », entouré de voiles transparents colorés (mauve, rose, bleu pâle), avec des guirlandes de mini-ampoules de couleurs diverses, deux micros haut-de-gamme et une caméra (dont les images apparaîtront dans une télévision géante sur le mur à côté), ils sont placés devant un pouf (Madame Eglantine y sera assise face aux spectateurs) ; à droite, vers le milieu, le coin d’enregistrement pour la vente des vêtements et sous-vêtements notamment, autre caméra, sur un grand pied, un miroir au cadre de tableau ancien, un fauteuil; au premier plan à droite deux autres fauteuils, une petite table (dessus, une théière sur un réchaud, plusieurs tasses…) et une sorte de commode.

Mur de gauche, au fond, porte vers l’entrée, mur droit portes de la chambre puis de la cuisine; une porte-fenêtre dans le mur arrière ouvre sur une terrasse mais le volet ou rideau est presque fermé.

 

I,1. (La première image :

La pièce est éclairée par une lumière qui projette partout des ronds de toutes les couleurs dans une demi-obscurité; sur une musique de danse à la mode, deux êtres obéissent au rythme, pour la fine figure féminine de façon élégante, gracieuse - elle sait danser -, pour la figure masculine il s’agit d’une caricature de danse, lourde, grotesque : l’amusement pour le spectateur naît de l’opposition.)

VOIX DE LA FEMME, douce, détachée de ses mouvements, pas du tout haletante : Tu t’amuses, chéri, n’est-ce pas ?

VOIX DE L’HOMME, rauque, saccadée : Je… t’am…

VOIX DOUCE DE LA FEMME : M’am…

VOIX DE L’HOMMME : M’am…

VOIX DE LA FEMME : …muse.

VOIX DE L’HOMME : …muse.

VOIX DE LA FEMME, insinuante : Oui.

VOIX DE L’HOMME : Oui.

(Court temps de danse muet.

Les vêtements des deux personnages n’apparaissent pas nettement à cause de la demi-obscurité mais on devine pour la femme une robe longue fendue, à large décolleté et pour l’homme une tenue débraillée - chemise à moitié sortie du pantalon, veste passée d’un seul côté.

Quatre pieds martèlent le sol : ceux de la femme en accord avec la musique, ceux de l’homme n’importe comment.)

VOIX DE LA FEMME : Tu m’aimes, n’est-ce pas ?

VOIX DE L’HOMME : Tu m’ai…

VOIX DE LA FEMME, agacée : Ah ! (Reprenant avec douceur.) Je t’ai…

VOIX DE L’HOMME, docile : Je t’ai.

VOIX DE LA FEMME : …me

VOIX DE L’HOMME : Me.

VOIX DE LA FEMME, plus forte et satisfaite : Eh bien, voilà ! C’est pas difficile à dire !

VOIX DE L’HOMME : Soif.

VOIX DE LA FEMME : Dans la chambre, chéri, dans la chambre. Viens, on y va.

(Elle l’attire.)

VOIX DE L’HOMME : Dans la ch… ch…

VOIX DE LA FEMME, insinuante : Chambre.

VOIX DE L’HOMME : …chambre.

(Ils continuent de danser tout en se dirigeant vers le fond, elle lui tient la main mais il lui échappe et va buter contre le mur droit.)

VOIX DE LA FEMME, agacée : Ah ! (De nouveau avec douceur.) Par ici. Viens, chéri.

(L’homme ne se laisse pas tirer de côté et mécaniquement revient heurter le mur au même endroit.

La femme le regarde faire, deux fois - on ne sait ce qu’elle pense, si elle s’en amuse… Enfin elle l’attrape fermement et l’entraîne.)

VOIX DE LA FEMME : Viens, chéri, tu vas être heureux.

VOIX DE L’HOMME : Heu…

VOIX DE LA FEMME : Enfin heureux. Pleinement heureux. Parfaitement heureux !

(Ils disparaissent dans la chambre.)

I, 2. (On entend un choc sur le sol de la chambre.)

VOIX DE LA FEMME : Allons bon !… Ah !… Ah non … Plus rien à faire : il est mort.

(Elle réapparaît tirant le mort avec peine.)

Un bon à rien, même pas capable d’être vraiment heureux une fois à la fin de sa vie.

(Elle s’arrête, fait une courte pause, puis se baisse à nouveau et se remet à tirer.)

Mon Dieu, que les hommes sont mortels !

(Soufflant.)

Ça meurt pour un rien, et même sans un rien.

(Elle le pousse et le fait rentrer dans le placard entre la porte vers l’entrée et la porte-fenêtre de la terrasse.)

Quand je pense à toute la peine que je me suis donnée pour lui, pour bien le recevoir, pour faire de sa mort un moment de bonheur total, et paf… ce con fout tout en l’air… Pas assez solide pour le bonheur.

(Elle va allumer la lumière ordinaire et éteindre la projection des ronds colorés.

On voit alors une belle femme d’une trentaine d’années dans une robe du soir sexy très chic, visiblement d’un prix élevé.

Elle va couper la musique.)

Il a été un mauvais vivant, il fera peut-être un bon mort.

(S’arrêtant et réfléchissant.)

Ça veut dire quelque chose, ça ?

(Un temps.

Gonflant puis dégonflant ses joues: )

Bof.

(Elle marche d’un côté, puis de l’autre.)

Je me sens toute énervée. Quand on me contrarie dans mes projets, c’est inévitable…

(S’arrêtant.)

Et dire que certaines femmes ont des apparts sans vrais placards; je me demande comment elles font.

(Allons regarder son téléphone portable posé sur la commode.)

Au fait, quelle heure est-il ? (Avec petit rire, se corrigeant: ) est-elle - parce que le « il », maintenant -… Ah, déjà !… On avait perdu énormément de temps en préliminaires. C’est le matin ! (Elle rit.)

(Elle se remet à marcher.)

I, 3. LA BELLE FEMME : … Oh… puisque je suis en tenue… autant enregistrer une séance de kissage.

(Elle va s’asseoir sur le pouf à gauche, appuie sur les boutons « Marche » pour la caméra, la télé et les micros. Son buste apparaît dans la télévision.

D’une voix très douce mais aussi juste audible, forçant l’attention et l’intimité: )

Hello, chéri. Comme je suis contente de te retrouver. Toi pareil ? Oooooh. (Petit rire de gorge.) Bienvenue sur ma chaîne. Tu es fatigué ? La journée a été dure ? Ooooh, mon pauvre… Mais je suis là, je vais t’aider à te relaxer, te détendre.

(Jusque là elle avait le regard tourné vers le bas, elle lève les yeux lentement, regarde intensément.)

J’ai envie de te donner des baisers. (Petit rire.) Tout doucement. (Petit rire.) Tu veux bien que je te donne des baisers ?

(Sa bouche forme un premier baiser, à peine audible.)

Oublie tes soucis, oublie tes peines. Kiss, kiss, kiss. (Ses lèvres forment de petits baisers  à la suite des mots.) Nous sommes seuls tous les deux. Tu me plais tellement. Kiss, kiss, kiss. (Sa tête va d’un micro à l’autre en donnant de petits baisers…) Tu aimes mes baisers ? (Petit rire.) J’adore te les donner, chéri. Oublie tes soucis, oublie tes peines. Kiss, kiss, kiss. (Petits baisers mais en s’arrêtant à chaque micro pour plusieurs…) Laisse-moi te relaxer, laisse-moi t’aimer. Tu me plais tellement. Kiss, kiss, kiss. (Petits baisers d’un micro à l’autre, mais :

Sonnerie à la porte.

En rage, criant, très harpie: )

Ah !

(Elle appuie sur les boutons pour stopper.)

I, 4. (Nouvelle sonnerie, longue, insistante.

La belle femme se lève, la figure contractée.

Nouvelle sonnerie.)

VOIX D’HOMME : Je sais que vous êtes là. Service public ! Ouvrez, s’il vous plaît ! … Et gaffe si ça t’plaît pas ! (L’homme toque violemment à la porte.) Ouvrez ! Ouvrez ! Madame Eglantine ! Gare aux tribunaux ! A la justice ! La-Jus-ti-ce !

(MADAME EGLANTINE va vers la porte donnant sur l’entrée en furie, l’ouvre violemment, disparaît; on entend la porte d’entrée être ouverte brusquement.)

MADAME EGLANTINE, harpie : Qu’est-ce que vous voulez ?

VOIX DE L’HOMME, surpris de l’ouverture brusque, du ton agressif et de l’apparence habillée-déshabillée de MADAME EGLANTINE : …Bonjour…

MADAME EGLANTINE, harpie : C’est pour quoi ?

VOIX DE L’HOMME : C’est pour les impôts.

MADAME EGLANTINE : J’en paie pas.

VOIX DE L’HOMME : Justement. J’enquête pour comprendre comment… hum… comment vous pouvez avoir… un appart pareil… situé comme ça… aussi bien… et vous ne payez rien… à aucun organisme…

MADAME EGLANTINE, soudain sa voix est charmeuse et elle recule jusque dans la pièce, belle et douce, enchanteresse : Entrez donc.

VOIX DE L’HOMME, intéressé mais méfiant devant cette métamorphose : Je ne veux pas néanmoins vous déranger. C’est une pré-enquête. Une sorte d’avertissement. Sans plus.

MADAME EGLANTINE, insinuante : Venez donc m’avertir à l’intérieur… J’ai froid dans l’entrée…

(Petit silence : l’homme hésite.)

VOIX DE L’HOMME : Vous paierez des impôts, n’est-ce pas, Madame Eglantine ?

MADAME EGLANTINE, fermement : Je ne paie jamais d’impôt.

VOIX DE L’HOMME, étranglée : Pourquoi ?

MADAME EGLANTINE, brusquement sur un ton farceur : Parce que je veux devenir riche !

L’HOMME rit : Dans ce cas, évidemment… Car avec les non-paiements plus les amendes, le total est faramineux… C’était juste un avertissement. Adieu, Madame Eglantine. Régularisez, croyez-moi, régularisez.

(Bruit de pas qui s’éloigne.

MADAME EGLANTINE, sidérée, va voir… On entend refermer violemment la porte d’entrée. Réapparition dans la pièce dont elle ferme la porte d’un violent coup de pied.)

MADAME EGLANTINE, en furie : Connard ! Quand on n’a pas d’couilles, on dérange pas une femme comme moi !

(Elle retourne sur le pouf, appuie rageusement sur les boutons et aussitôt métamorphosée, d’une voix douce, caressante: )

On nous a dérangés, chéri. Que le monde est mauvais. Mais je te retrouve. Je suis si heureuse. Et toi ? (Donnant un petit baiser: ) Kiss. Ta journée a été dure ? Laisse-moi te relaxer. Kiss, kiss. (Petits baisers d’un micro à l’autre.) Oublie tes soucis, oublie tes peines. (Elle effleure doucement les micros de ses mains.) Kiss, kiss, kiss. (Elle donne de petits baisers d’un micro à l’autre, plusieurs vers les micros qu’elle effleure de ses mains.

Sonnerie.

MADAME EGLANTINE ferme les yeux de rage.

Sonnerie plus longue, insistante.

MADAME EGLANTINE, en rage: )

Ah !

I, 5. (Elle se précipite, ouvre violemment la première porte, violemment celle de l’entrée.)

VOIX D’HOMME : Police… On peut entrer ?

VOIX DE MADAME EGLANTINE : Qu’est-ce que vous voulez ?

VOIX D’UNE AUTRE FEMME : On va vous l’expliquer.

VOIX DU POLICIER : On peut entrer ?

VOIX DE MADAME EGLANTINE, farceuse : Et si on entrait ? J’ai un peu froid ici.

VOIX DU POLICIER, entrant derrière elle : Faut dire qu’habillée comme ça…

MADAME EGLANTINE, se retournant et face à lui, tout près : Tu n’aimes pas ?

LA POLICIERE, entrant après avoir refermé les portes : Regardez cette photo. Il est là ?

LE POLICIER : Une de ses voisines a signalé sa disparition depuis deux jours. Des vidéos prouvent qu’il est venu dans le coin. Il est allé à l’hôtel pas loin et il est entré dans cet immeuble.

LA POLICIERE : Il est là ?

MADAME EGLANTINE : Mais pourquoi venez-vous précisément chez moi ?

LE POLICIER : En dernier puisque vous occupez l’appartement le plus haut.

LA POLICIERE : Il n’y a plus que vous.

(Un temps.)

MADAME EGLANTINE : On va boire une tasse de thé et vous chercherez partout.

LA POLICIERE : Non. On regarde partout maintenant.

MADAME EGLANTINE : Mais il vous faut mon accord, je pense ? Alors on va boire une tasse de thé.

LA POLICIERE : Non.

MADAME EGLANTINE : J’en ai toujours de prêt pour les visiteurs.

LE POLICIER : Vous êtes d’origine anglaise ?

MADAME EGLANTINE, de très près et charmeuse : Vous n’avez pas peur d’une simple tasse de thé ?

(LE POLICIER rit.)

LA POLICIERE : Pas de thé. Je vais voir dans les autres pièces.

(Elle entre dans la cuisine.)

MADAME EGLANTINE, qui remplit deux tasses, au policier : Un thé spécial que j’aromatise à ma façon.

LE POLICIER, pas enthousiaste : C’est quoi ces petits grains qui flottent sur l’eau verte ?

MADAME EGLANTINE, de sa voix douce et caressante : Tu vas voir, chéri, c’est le meilleur. Allez, cul sec !

(Elle semble boire; il hésite puis boit.)

LE POLICIER : Ah… oui… on dirait… pas du thé…

LA POLICIERE, ressortant de la cuisine : Rien par là, et cette pièce, qu’est-ce que c’est ?

(Elle entre.)

LE POLICIER : Quel goût agréable… merveilleux…

MADAME EGLANTINE, riant : Le goût d’Eglantine.

(Il rit.)

LA POLICIERE, ressortant, dépitée : Rien.

LE POLICIER, passant la main sur son front : Qu’est-ce qu’on fait ici, au juste ?

LA POLICIERE : Quoi ?

LE POLICIER, cherchant ses idées : …Enfin… une violation de domicile… c’est grave.

LA POLICIERE, ahurie : Quoi ?

LE POLICIER, vaseux : Excusez-la, Madame Eglantine, elle n’a pas d’usage. Elle ne sait pas se conduire.

LA POLICIERE : Oh.

MADAME EGLANTINE : Heureusement qu’elle a la chance d’être avec toi. Je lui pardonne volontiers à cause de toi.

LA POLICIERE : Non mais.

LE POLICIER : Merci, Eglantine. Tu es trop gentille.

MADAME EGLANTINE : C’est ma nature. Tiens, regarde aussi sur la terrasse. (Elle va remonter le volet ou écarter un peu le rideau.) Ta coéquipière l’a oubliée.

LE POLICIER, narquois, à la policière : C’est pas bien, ça.

(Il va voir la terrasse, gravement.)

MADAME EGLANTINE, le raccompagnant, ouvrant la première porte : Tu reviendras, j’espère ?

LE POLICIER, sortant : J’espère aussi.

(LA POLICIERE suit.

MADAME EGLANTINE les accompagne.)

MADAME EGLANTINE : Au revoir. Bonne journée.

VOIX DU POLICIER : Au revoir, et merci.

(La porte d’entrée se referme doucement. MADAME EGLANTINE reparaît et referme celle de la pièce d’un coup de pied rageur.)

MADAME EGLANTINE : Et en pleine séance de kissage ! Ah ! (Drôlement.) C’est pourtant pas difficile de ne pas déranger, même les voleurs y arrivent. (Se rasseyant sur le pouf.) Va falloir revenir en arrière... Voilà… Allons-y… Boulot boulot.

I, 6. (Entre sans aucun bruit une femme un peu épaisse, vêtue de façon mode-à-bas-prix d’internet ou de magasins de chaînes. Une quarantaine d’années. Elle s’arrête et regarde, contemple, visiblement admire Madame Eglantine en train de kisser.)

MADAME EGLANTINE, aux micros et d’une voix douce, à peine audible : Mon cœur bat de bonheur quand tu m’appelles à toi. Je suis si contente. Kiss, kiss. (Petits baisers.) Je suis si heureuse. Kiss kiss kiss. (A nouveau petits baisers mais d’un micro à l’autre.) Laisse-moi toucher ton visage. (Elle tend une main devant elle et semble caresser un visage.) Oh, chéri, ne pense plus qu’à moi. Ne voit que moi. Bisous, chéri. Bisous. (Petits baisers d’un micro à l’autre mais plusieurs au niveau de chaque micro.) Oublie tes soucis, oublie tes peines. Bisous, amour. Bisous. (Elle multiplie les baisers à peine audibles d’un micro à l’autre, avec plusieurs à chaque micro, mais aussi elle effleure, caresse doucement chaque micro d’une main.) Il y a encore tellement de tristesse en toi. Je voudrais te purifier de la tristesse. Kiss, chéri. Bisous, amour. (Même manège que précédemment.

Mais elle sent la présence de l’autre femme qui s’est rapprochée la regardant tantôt sur l’écran, tantôt directement.

Elle coupe l’enregistrement.)

Ah, te voilà, Suzette. Tu t’occuperas de la théière et des tasses sur cette table. J’ai eu en plus une visite intempestive. Je vais te mettre une valise sur mon lit et… changer de tenue.

SUZETTE : Et ça rapporte d’faire ça ? Mais… vous n’y allez pas un peu fort ? Enfin, un peu loin ?

MADAME EGLANTINE, riant : Beaucoup d’hommes aiment que les femmes soient des rêves, alors autant en profiter.

(Elle va vers la chambre, sa démarche est toujours élégante, jamais aucune vulgarité dans les gestes.

SUZETTE reste à fixer le matériel de kissage.)

SUZETTE, à mi-voix, pour elle-même : Et ça rapporte, ça…

(MADAME EGLANTINE entre dans la chambre.)

SUZETTE jette un coup d’œil pour s’en assurer, puis vite s’assied sur le pouf et, sans rien mettre en marche, d’une voix forte et criarde : Bisous, chéri. T’as des sous ? B’sous, b’sous, b’sous. Aaah. (Elle donne de gros baisers bruyants d’abord sans bouger.) Ah, j’vais t’kisser, toi, tu vas voir ça. Go ! J’te kisse. (Elle bisoute façon mitraillette d’un micro à l’autre, frénétiquement.) J’t’aime, j’t’aime. P’tit salaud, va. T’y penses plus à tes peines, hein ? Allez, kiss, kiss. (Elle fait un nouvel aller-retour de kissage mitraillette avec insistance au niveau de chaque micro; soudain elle en empoigne un dans chaque main et les frotte vigoureusement.) J’te kisse, toi. Hein ! hein ! T’aimes ! B’sous, b’sous, b’sous.

(MADAME EGLANTINE, encore vêtue de sa robe du soir, est ressortie de la chambre et la regarde, amusée. SUZETTE, qui guignait vers sa porte par souci de sécurité, s’arrête net mais un peu trop tard.)

MADAME EGLANTINE : Ce n’est pas la valise pour avion. Tu n’oublies pas qu’il s’agit de ma longue absence.

SUZETTE : Bien sûr, Madame Eglantine. Bien sûr.

I, 7. (MADAME EGLANTINE rentre dans la chambre.

SUZETTE va chercher la théière et les tasses pour les emporter dans la cuisine.

En passant non loin du grand placard, elle s’arrête pour le regarder, puis jette un coup d’œil vers la porte de la chambre et finalement se rend dans la cuisine.

Un court temps. Elle passe à pas de loup devant la porte de la chambre, écoute… et va vite au grand placard qu’elle ouvre.)

SUZETTE, d’un ton émerveillé : Oh…

MADAME EGLANTINE, sort sans bruit de sa chambre pour la surprendre, elle n’a pas fini de passer la nouvelle tenue; d’une voix légèrement railleuse : Où en est-il ?

SUZETTE : … Il y a déjà plein de papillons bleus. Lui, on le devine encore, mais à peine. Que c’est joliii ! Oh… (D’une totale admiration sincère.) Que c’est joli, un mort !

MADAME EGLANTINE, farceuse : Il ne faut pas généraliser. Tu ne crois pas ?

SUZETTE : Oui. J’ai un oncle qui est…

MADAME EGLANTINE, agacée : Ça va. Referme le placard.

(SUZETTE s’exécute.)

SUZETTE : Est-ce qu’il a connu le bonheur parfait avant… avant ça ?

MADAME EGLANTINE : Non. Assez tout de même pour que naissent de lui les papillons bleus. Beaucoup de travail pour pas grand-chose, pour un mort prématuré. Il ne valait rien, le bonheur total n’a pas voulu de lui.

SUZETTE : Le bonheur trie les humains à sa façon, même malgré vous. Il est plus fort que vous.

MADAME EGLANTINE, un peu hautaine : Sans doute. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras. La réalité a ses faiblesses dont il faut savoir profiter. Et faire profiter.

SUZETTE, d’un geste vague vers les micros et les caméras : Quand même, tout ça, ces nouveaux… travaux, Madame Eglantine, c’est pas très… enfin… pas très…

MADAME EGLANTINE, un peu hautaine et ironique : Et même pas du tout. Vois-tu, Suzette : a du prix ce que tu sais vendre; et on te l’achète parce qu’on a le sentiment que c’est sans prix; bon marché alors que cela pourrait être hors de prix. (S’énervant.) Quoi ! Honnête, pas honnête ? Vrai faux ou faux vrai ? Scandaleux ou juste scabreux ? Acceptable ou seulement accepté ? Quoi ! Je touche de l’argent ? Et alors ! J’vends du rêve, j’vends pas d’la réalité; pour la réalité i z’ont tout c’qu’il leur faut, et même souvent plus qu’il leur faut. Mais au-dessus de la réalité, parce que l’on peut payer ce qui n’a pas de prix, au-dessus de la triste et ratée réalité… il y a Eglantine !

SUZETTE, ahurie et intimidée : Oui…

(Sonnerie.)

MADAME EGLANTINE : Ils arrivent. Je vais finir de m’habiller.

(Elle rentre dans la chambre.)

I, 8. (SUZETTE va ouvrir.

Dans l’ordre d’entrée derrière elle : un homme en costume d’une cinquantaine d’années, une très jolie jeune femme en fin manteau noir sans aucun doute coûteux, et un homme d’une trentaine d’années en tenue de serveur de bistrot d’autrefois - qui ferme les portes.)

SUZETTE : Elle finit de s’habiller, elle arrive tout de suite.

L’HOMME EN COSTUME : J’ai l’habitude d’attendre avec elle. (Fataliste.) L’hôtel peut se passer de son directeur tout le temps qu’elle veut; après tout elle et son mari en sont les propriétaires.

LA JEUNE FEMME, surprise : Ah bon, elle a un mari ?

LE DIRECTEUR : Je ne l’ai jamais vu mais je le connais par sa signature sur les papiers officiels.

SUZETTE : Moi, je l’ai vu.

LE SERVEUR : Ah oui ? Il vient souvent ?

LA JEUNE FEMME : Il ressemble à quoi ?

LE DIRECTEUR : Je finissais par douter de son existence.

SUZETTE, d’un air important : Il est très vieux. Très très vieux. Il rend visite à Madame une fois par an quand elle revient de la campagne.

LA JEUNE FEMME : Elle part aussi cette année ?

SUZETTE : Forcément.

LE SERVEUR : Pourquoi, forcément ?

SUZETTE : Parce que c’est toujours comme ça. Elle est là en automne et en hiver. Et… ailleurs… à la campagne, au printemps et en été.

LA JEUNE FEMME, angoissée : Alors elle va encore nous laisser seuls pendant six mois ?

LE DIRECTEUR : Parlez pour vous. Moi, je m’en fiche.

LE SERVEUR, à la jeune femme : Avec votre « occupation » lucrative, miss Joy, vous ne risquez pas de manquer de compagnie.

SUZETTE, à Joy : Mais en quoi vous avez besoin d’elle, vous ?

JOY, avec une sorte de timidité : Ben… c’est son square.

LE SERVEUR : Comment, son square ?

SUZETTE : Il est à la ville, il est à tout l’monde. Enfin, quoi, c’est un square.

LE DIRECTEUR : Oui… Mais ce qui est autour, ce qui entoure le square, est surtout à elle… et à lui bien sûr. Surtout à lui, je suppose.

SUZETTE : C’est à elle que je paie un loyer pour mon petit salon de coiffure. Léger d’accord, mais je la coiffe gratis.

LE SERVEUR : En tout cas elle devra me payer mes pourboires. Elle a cinq ans de pourboires en retard.

SUZETTE : Vous devriez désormais l’ignorer quand elle vient à votre bistrot.

LE SERVEUR, stupéfait : Et renoncer à mes pourboires ?

LE DIRECTEUR, au serveur : Pourquoi est-ce que vous venez ici, vous ?

LE SERVEUR : Eh ben, parce qu’elle m’a dit de venir.

SUZETTE, moqueuse : En voilà une bonne raison.

LE SERVEUR, s’énervant : Et à cause de tous ces pourboires qu’elle me doit. Je la lâcherai jamais ! Jamais ! Je veux mes pourboires !

JOY, angoissée : Alors elle va nous laisser seuls.

LE DIRECTEUR : Avec le passage de trois à quatre étoiles pour l’hôtel, j’aurais quand même préféré…

SUZETTE : La voilà.

I, 9. (MADAME EGLANTINE en effet sort de sa chambre. Elle n’est pas seulement en tailleur de couturier élégant, elle a « de l’allure » - ce qui ne s’achète pas.)

MADAME EGLANTINE : Bonjour - comment allez-vous - voilà pourquoi je vous ai fait venir. Vous particulièrement. Vous êtes en effet les acteurs du square. De notre square. Bon, vous travaillez là, quoi.

LE SERVEUR, avec intention : Oui, au « Bistrot d’autrefois ». Toujours heureux de vous y accueillir. Malgré le petit problème des pourboires.

SUZETTE : Vous devriez p’t’être lui payer une bonne fois les arriérés.

JOY : Enfin, je peux le faire à votre place, si vous permettez.

MADAME EGLANTINE, sans se fâcher : Gourdes. Occupez-vous de vos affaires.

LE DIRECTEUR : Franchement, vous avez les moyens.

MADAME EGLANTINE, qui au lieu de se fâcher visiblement s’amuse : Payer parce qu’on a de l’argent, c’est le meilleur moyen se devenir pauvre; Dieu merci, j’ai d’autres buts dans la vie. (Au serveur.) Mais, voyons, Henri, peut-être un jour ou l’autre…

LE SERVEUR, soulagé, ravi : Ah, merci, Madame Eglantine. Merci.

MADAME EGLANTINE : Le square donc. Il va y avoir un minuscule changement.

JOY, angoissée : Vraiment minuscule ?

MADAME EGLANTINE : Vous connaissez sa colossale statue…

LE SERVEUR : Pas bien. Elle nous tourne le dos.

LE DIRECTEUR : On me pose souvent des questions à son sujet, je réponds à côté : en fait, je ne l’ai jamais vue de face.

JOY : Moi non plus. Devant elle il y a la route très passante puis la Seine, moi je discute avec mes contacts derrière sur mon banc, avec mon téléphone. Je vois le dos de son fauteuil et sa coiffure.

MADAME EGLANTINE, à Suzette : Qu’est-ce que tu en penses de sa coiffure ?

SUZETTE, ahurie : Rien… Y a un arbre entre mon salon et elle. Et j’ai pas encore la clientèle des statues.

LE DIRECTEUR : Est-ce un homme ou une femme d‘ailleurs ?

MADAME EGLANTINE : Vous allez bientôt le savoir. On va, en fait on est en train, dans le cadre de travaux officiels sur les arbres…

JOY, angoissée : Est-ce qu’ils vont les abattre ?

MADAME EGLANTINE : …d’opérer un léger changement non-officiel. Une sorte de scie fine ultra-rapide scie le socle de la statue, une puissante grue la retourne et… et l’ordre logique reprend l’avantage sur l’absurdité. Tout le monde y gagnera : le directeur pour parler à ses clients, le serveur pour louer le point de vue de sa terrasse, Suzette pour demander à ses clientes si elles veulent la coiffure de la statue, et Joy pour donner une indication claire pour ses rendez-vous.

LE DIRECTEUR : Soit. Mais pourquoi nous prévenir spécialement ?

MADAME EGLANTINE : Mon mari préfère qu’on n’attire pas trop l’attention sur son action de justice pour statue. Regarder perpétuellement passer les voitures polluantes et couler la Seine, ça doit être pénible, voire déprimant.

LE DIRECTEUR, ironique sans provocation : La célèbre dépression des statues qui les fait noircir…

MADAME EGLANTINE : Il souhaite mais souhaite fortement que les acteurs de la place à toute question curieuse répondent que ce qui est a toujours été.

JOY, perdue : Ce qui est ?

SUZETTE : Ce qui va être.

LE SERVEUR : J’ai vu tout près du square une énorme grue, en venant.

LE DIRECTEUR : Et aussi un drôle d’engin…

MADAME EGLANTINE : Eh bien vous avez eu des visions. Et avec les autres vous allez jouer les ophtalmologues; avant aujourd’hui, tout simplement, ils ne voyaient pas bien.

LE SERVEUR : J’ai des habitués avec lesquels ce sera dur.

MADAME EGLANTINE : Vous blaguerez. Vous blaguez si bien… Henri.

LE SERVEUR, revigoré : On va y arriver.

JOY : Moi, mes « amis » ne se soucieront pas de ça.

SUZETTE : Si on laisse l’arbre juste en face de mon salon, je suis bien tranquille.

LE DIRECTEUR : Et moi, je saurai enfin quoi dire à mes clients.

MADAME EGLANTINE : Parfait. Nous nous reverrons après l’opération. Soyez sur le terrain pour être la parole officielle immédiatement. Allez.

LE DIRECTEUR : Bien.

SUZETTE, pendant que les autres sortent : Moi aussi ?

MADAME EGLANTINE : J’ai encore deux mots à te dire.

I, 10. SUZETTE : Je reviens quand pour faire la valise ?

MADAME EGLANTINE : Les ouvriers partiront vite. Dès que tu auras répandu la vérité historique dans ton salon. Ton employée surtout pourrait déraper.

SUZETTE : Personne n’y f’ra attention, elle dérape tout l’temps. Elle n’a pas d’jugeote. Pas d’tête !

MADAME EGLANTINE : Mais je voulais te parler d’un paquet que je dois recevoir aujourd’hui.

SUZETTE : Ah oui. Comme tous les ans ! Qu’est-ce que c’est ?

MADAME EGLANTINE : Je voulais être sûre : on n’est pas encore passé ?

SUZETTE : Non, non. J’ai l’oreille. Un livreur m’échappe pas comme ça.

MADAME EGLANTINE : Un coursier en l’occurrence.

SUZETTE : Bon. Qu’est-ce que c’est ?

MADAME EGLANTINE : Il est important pour moi d’être prévenue dès son arrivée. Allez, va.

SUZETTE : Dites, Madame Eglantine, pourquoi vous recevez cette Joy comme nous, c’est une pute quand même.

MADAME EGLANTINE : Dans ta tête oui, dans la sienne non. Autrement je ne la recevrais pas.

SUZETTE : Comprends pas.

MADAME EGLANTINE : Elle croit vraiment qu’elle donne des rendez-vous pour faire des rencontres et elle croit vivre des aventures - et vivre de ses aventures.

SUZETTE : Oh. Une pute est une pute !

MADAME EGLANTINE : Selon ta définition mais pas selon la sienne. Même les lois reposent sur des définitions. Tu changes la définition, tu changes la loi.

SUZETTE : Eh bien la loi de Suzette c’est pas la loi de Joy.

MADAME EGLANTINE : Même côte à côte vous êtes dans des mondes parallèles; ils sont créés par le choix des définitions… J’attends juste qu’elle redevienne « elle ».

SUZETTE : Elle ?… Alors là, j’y renonce. Je vais… parler l’Histoire.

(Elle sort.)

II, 11. (MADAME EGLANTINE réfléchit un moment, puis: )

MADAME EGLANTINE : Passons au projet « Aidez la pauvre Eglantine ». (Elle ouvre un tiroir du meuble vers la table.) Donc, la perruque…? Oui, la noire aux reflets bleus. (Elle la met.) Voilà… Retouches de maquillage. (Elle sort un petit boîtier du meuble et « se retouche » en plus sombre devant le petit miroir du couvercle.) Re-voilà. .. Très bien… Action. (Elle va vers la caméra sur un haut pied. Appuie sur divers boutons. Le téléviseur s’allume avec une image Côte d’Azur.) Non, pas ce décor-là… Celui…ci ! (Un décor avec végétation luxuriante, mer bleu foncé, paillote, apparaît. Il est animé : les arbres bougent sous le vent etc.) Bali !… Idéal pour cette séquence… Alors… que je me mette bien en place. (Elle appuie sur un bouton et apparaît en buste sur l’écran, devant le paysage.) Bien. Ah non ! Ma tenue ! (Elle enlève le haut de son tailleur, débraille son chemisier avec art.) Oui !… Action ! On tourne !

(Elle appuie sur un bouton.

Son visage se contracte, elle semble souffrir, se retenir de pleurer.)

Oh, mes amis… J’espérais tellement être heureuse à Bali, tellement. (Au bord des larmes.) Mon passeport et l’argent sur mes comptes m’ont été habilement volés. Je n’ai plus rien. Et je ne peux même pas rentrer à la maison… (Passant le bord des larmes mais on sent qu’elle réussit encore par fierté à presque les contenir.) L’ambassade refuse de m’aider. L’ambassadeur est à Paris, ses services exigent que je prouve ma nationalité, ils m’ont fait jeter dehors par le personnel de sécurité. Je suis tombée. J’ai eu du mal à me relever. J’ai mal partout. (En pleurs.) Je n’ai plus d’argent. Je suis à la rue. Mon Dieu, où vais-je dormir ce soir ?… (Petit silence hors les pleurs.) …J’ai faim… faim… Où vais-je me cacher pour cette nuit ? (Petit silence hors les pleurs.) Je suis seule dans ce pays inconnu. Je suis si seule… Je me sens perdue, perdue ! (Petit silence sans pleurs. Relevant lentement la tête qu’elle avait baissée en cachant ses larmes d’une main.) Je vous en prie, aidez la pauvre Eglantine !

(Elle appuie sur un bouton - cela ne se voit pas sur l’écran - et apparaît le numéro de compte pour le don éventuel. Puis l’image s’efface petit à petit, en dernier le numéro du compte. MADAME EGLANTINE stoppe tout.)

Ah. Que c’était triste. J’ai failli y croire. (Appuyant sur une touche de son matériel haut de gamme.) Revoyons le boulot. (Sur le téléviseur l’enregistrement débute. Elle le regarde en technicienne sévère. La porte donnant sur l’entrée s’entrouvre laissant la place pour une tête d’homme qui regarde, puis la porte se referme en silence. A la fin de l‘enregistrement: ) Bien, en ligne sur internet ! Si les gens ne donnent pas, c’est qu’ils n’ont vraiment pas de cœur !

II, 12. (La porte donnant sur l’entrée s’entrouvre à nouveau, la tête d’homme se montre.)

LA TETE D’HOMME, dans un souffle : Madame Eglantine, je peux entrer ?

MADAME EGLANTINE : Ah, Croque, vous voilà. Mais oui, entrez donc.

(L’homme qui entre est âgé, vêtu de noir, mais ses mouvements sont vifs, souvent saccadés, ses yeux sont vifs, parfois de feu.)

LE CROQUE : Vous avez été contente de ma dernière livraison ?

MADAME EGLANTINE : Pas assez solide.

LE CROQUE : Ah. Je le craignais. Mais il y a des critères si particuliers…

MADAME EGLANTINE : Il a tout de même atteint la limite inférieure du stade final.

LE CROQUE, satisfait : Ah bon… (Désignant le placard.) Je peux regarder ? (Signe d’assentiment de MADAME EGLANTINE. Il va voir d’un pas vif. Revenant: ) Sa transformation est rapide. Dans moins d’une heure on pourra ouvrir sa porte et celle de la terrasse. Son ascension sera merveilleuse, tous ces papillons qui s’envolent, désormais libres, j’adore ce spectacle.

MADAME EGLANTINE : Sur ce point c’est mieux que pour tous les humains que vous enterrez.

LE CROQUE, riant : Sans aucun doute. Le métier de croque-mort n’a ce bon côté que chez vous… J’avais de tels doutes sur ce client-là que j’en ai tenu un autre tout prêt. Mais vous allez partir…

MADAME EGLANTINE : Il est si bien que ça ?

LE CROQUE, vantant sa marchandise : Garanti sans âme, famille néant, amis néant, santé solide, aucune maladie, jamais, un passé nul de bête.

MADAME EGLANTINE, rêveuse : … Et il est à l’hôtel ?

LE CROQUE : Oui oui.

MADAME EGLANTINE, rangeant sa perruque noire : J’ai eu la visite de deux policiers il y a quelques minutes.

LE CROQUE : Tiens. Et pourquoi ?

MADAME EGLANTINE : Ils le (Elle désigne le placard du menton.) cherchaient. Une voisine a remarqué sa disparition. La vidéosurveillance les a conduits à cet immeuble.

LE CROQUE : Je sais où sont le caméras. On les évitera.

MADAME EGLANTINE : Ma foi, avant de partir l’idée de rendre totalement heureux me séduit beaucoup, beaucoup… Créer le bonheur pour ces êtres qui ne connaîtront pas l’après-mort parce qu’ils ne sont que des corps, les conduire au-dessus de leur condition, me donne une satisfaction profonde, la satisfaction d’avoir défié la création et ses lois. Ces animaux à qui une âme a mystérieusement été refusée atteignent la limite où les âmes commencent leur liberté.

(Un petit silence.)

II, 13. LE CROQUE : Vous savez comme je vous suis dévoué… Vous savez ce que j’espère… Le bourbier de la vie et de la mort, je ne le supporte plus, je ne supporte pas ça, je ne l’accepte pas. Je ne l’accepterai jamais.

MADAME EGLANTINE, méchamment : A votre âge il n’y a plus longtemps à ne pas accepter…

LE CROQUE, pas ébranlé : Vous m’avez enseigné à découvrir les pré-morts, ceux qui vont mourir bientôt sans aucun signe précurseur, et surtout les sans-âmes, cette vaste catégorie d’humains, simples grands singes, quoique évolués…

MADAME EGLANTINE : Sous l’écorce du quotidien, l’invraisemblable est vivant, il prolifère, il délire de sa logique.

LE CROQUE, hypnotisé par l’idée : L’écorce cache l’essentiel.

MADAME EGLANTINE : L’après-mort des élus est une supériorité de diktat : un bonheur éternel d’automate.

LE CROQUE, hypnotisé, les yeux en feu : Je vous sers du mieux possible, vous allez m’aider, n’est-ce pas ? (MADAME EGLANTINE s’assied dans un fauteuil près de la table.) Quand je pense aux milliards et milliards de morts de tous les temps d’humains, cet immonde tas géant de cadavres putréfiés, à l’odeur intergalactique abominable, l’horreur me saisit de m’y retrouver et d’y rouvrir les yeux.

(Petit geste d’une main de MADAME EGLANTINE, geste qui coupe le son. De l’autre elle prend son téléphone portable sur un petit meuble à côté d’elle. Elle va tranquillement le consulter tandis que LE CROQUE, de plus en plus énervé, surexcité, parle, parle, avec de grands mouvements, marchant de long en large, revenant vers elle, hurlant.

Successivement :

Ecœuré,

Au bord des larmes,

Crise de rage,

Se calmant, raisonneur,

Inquiet,

Paniqué.

Petit geste de MADAME EGLANTINE pour entendre où il en est: )

Fuir ! Fuir ! Je veux échapper à ça ! M’échapper !

(Nouveau petit geste de MADAME EGLANTINE qui coupe le son. Elle est à nouveau occupée par son téléphone.

Marche énervée et grands gestes du CROQUE; successivement :

Frimeur,

Menaçant,

Terrorisé,

Hurlant frénétiquement,

Dépressif,

Pleurant,

Raisonneur.

Nouveau petit geste de la main de MADAME EGLANTINE qui rend le son.)

Car ce n’est pas, pas ! supportable de savoir et pourtant de subir. N’est-ce pas ?

MADAME EGLANTINE, gentiment : Bien sûr. Comment ne pas être de votre avis, Croque ? (LE CROQUE, heureux, sourit.) …Et vous êtes vraiment sûr de votre nouvelle recrue ?

II, 14. (LE CROQUE va répondre mais SUZETTE rentre en coup de vent.)

SUZETTE : Oh là là, oh dites, m’ame Eglantine…

MADAME EGLANTINE : Quelque chose s’est mal passé ?

SUZETTE : Au contraire, vite fait bien fait. (Au CROQUE.) Vous avez déjà vu la statue ?

LE CROQUE : Forcément. De dos.

SUZETTE : Ah oui… oui. Et vous n’êtes jamais allé sur la route pour la voir de face ?

LE CROQUE : Bien sûr que non.

SUZETTE : Dites donc, Madame Eglantine, vous avez une statue comme parente… Ce qu’elle vous ressemble.

LE CROQUE : Mais elle date du XVIIIe siècle !

SUZETTE : La statue, oui… Dites donc, m’ame Eglantine, vous d’vez avoir un sacré arbre généalogique; vous me le montrerez ?

MADAME EGLANTINE, riant et se levant : Le seul arbre qui compte, c’est celui entre ton salon et la statue. Retournes-y pour que la vérité à visage triomphe de la vérité coiffée.

SUZETTE, reste la bouche ouverte comme pour répondre, mais ne trouve pas : … C’qu’i fait chaud ! J’peux ouvrir la port’ fenêt’ ?

(Elle y va, ouvre la porte-fenêtre de la terrasse, respire un grand coup. On entend une brusque giboulée.)

SUZETTE, étonnée : …Il pleut.

MADAME EGLANTINE : C’est parfait.

SUZETTE : Ah ?

MADAME EGLANTINE : Mon parapluie est dans l’entrée, je te le prête.

SUZETTE, calmée, docilement : Bon… (Sortant.) Bon.

MADAME EGLANTINE, au CROQUE : Un rien la met dans tous ses états.

LE CROQUE : La pluie ne va plus être arrêtée par la vitre. Je peux refermer si vous voulez ?

MADAME EGLANTINE : Vous avez raison… comme toujours… Faites donc.

LE CROQUE, allant fermer : Tous ces moutons auxquels je me heurte chaque jour et dont elle fait partie m’écœurent. (Revenant.) Pourquoi la gardez-vous ?

MADAME EGLANTINE : Suzette ? Mais elle m’est très utile !

LE CROQUE, méditatif : Eh oui, ils servent à ça… Ils servent à être tondus… Croyez-vous que ça les rende heureux ?

MADAME EGLANTINE, amusée : D’être tondus ?

LE CROQUE : Puisqu’ainsi ils accomplissent leur destin…

MADAME EGLANTINE, faussement sérieuse : …Sûrement. (Elle rit mais d’un rire léger, enfantin.)

LE CROQUE, traversé par une nouvelle idée : Madame Eglantine… voyez-vous par les yeux de la statue ?

(MADAME EGLANTINE est prise d’un fou-rire qu’elle tente de stopper.)

II, 15. LE CROQUE, se lançant : Je me vieillardise. Je me sens de moins en moins moi-même. Je me sens partir de moi. Mais l’essentiel de moi est encore là. Maintenant, Madame Eglantine, maintenant, c’est la limite pour moi, maintenant il faut que je m’évade. La mécanique de la vie-mort commence ma destruction. Les innocents n’ont aucun droit de plus que les pires salauds. Vie-mort n’a pas de justice. (MADAME EGLANTINE commence de se diriger vers sa chambre.) L’espoir n’est qu’un élément de la mécanique ! Vie-mort n’a ni raison ni pitié. Nous allons vers son broyeur en le sachant mais en refusant d’y penser…

MADAME EGLANTINE, disparaissant dans sa chambre : Je vous entends d’ici, Croque, soyez sans inquiétude.

LE CROQUE, parlant simplement plus fort et marchant à grands pas de long en large : Le dieu faiblard, le sous-dieu qui a engendré ce monde, s’est protégé de son incompétence par la mort automatisée de ses victimes. Aucune n’ira se plaindre au vrai Dieu, au dieu ignoré. Moi, avec votre aide, j’irai. Toute création véritable soigne les issues de secours et toute création ratée a ses erreurs qui sont comme des issues de secours pour ceux qui osent. Je suis prêt. Et je n’ai plus beaucoup de temps avant de passer au broyeur. Où est l’erreur-sortie, Madame Eglantine ? Je sais que vous pouvez me l’indiquer. Alors les âmes qui subissent l’horreur de la mort éternelle quand les corps imposés ont été détruits, seront libérées ! Grâce à vous, Madame Eglantine !

(Sonnerie.

LE CROQUE continuant: )

Rien n’est vérité dans le vrai. Les pays mêmes ne sont que des illusions historiques.

(Nouvelle sonnerie.)

MADAME EGLANTINE, sortant de sa chambre et courant ouvrir, joyeuse : Ah… on sonne.

LE CROQUE : Aidez-moi, Madame Eglantine. Aidez-moi !

MADAME EGLANTINE : Bien sûr, Croque. Qui n’aurait envie de vous aider ?

II, 16. LE SERVEUR, entrant derrière elle et fermant les portes, très excité : Ah, Madame Eglantine, ah ! Vous allez comprendre que je mérite bien l’arriéré de mes pourboires, vous allez…

MADAME EGLANTINE : Personne ne doute de vos mérites, Henri. Ne confondons pas tout. La statue ?

LE SERVEUR : Superbe. Je l’ai dit à tout le monde.

MADAME EGLANTINE, avec un brin d’inquiétude : Mais vos habitués ?

LE SERVEUR : Ah, « superbe » ils ont dit.

MADAME EGLANTINE : Mais ils ont dû être surpris ?

LE SERVEUR : Non. Quand les engins du chantier sont partis, ils en étaient au deuxième petit verre - j’avais rempli le premier au maximum - un simple était triple. Ça leur a semblé bien normal que la statue veuille les voir.

MADAME EGLANTINE, amusée : L’alcool les a persuadés mieux que vous ne l’auriez fait.

LE SERVEUR : Ils se sont mis à parler de leurs amours de jeunesse. J’ai eu le temps de venir vous prévenir au sujet des policiers.

MADAME EGLANTINE : Des policiers ?

LE SERVEUR : La femme était très accrocheuse, elle voulait revenir chez vous; lui, semblait retrouver la mémoire, peu à peu, on aurait dit qu’il sortait d’un rêve. Et elle, mauvaise !

MADAME EGLANTINE : Alors ?

LE SERVEUR : Je leur ai proposé un petit verre gratuit pour les aider, lui à se reprendre, elle à se calmer. Je les mettrai sur votre note.

LE CROQUE, amusé : Un moyen sûr d’être payé.

LE SERVEUR : Un simple taille triple.

MADAME EGLANTINE : Et alors ?

LE CROQUE : Oui, l’effet fut heureux ?

LE SERVEUR : Ils ont retrouvé la joie. Ils ne sont pas habitués à l’alcool. Ils ont repris le chemin de leur Commissariat en louant la statue et en chantant. Des passants les ont applaudis. Ils marchaient presque droit.

II, 17. SUZETTE, rentrant : J’ai pu revenir vite, plus de clientes. Elles sont toutes à admirer la statue.

MADAME EGLANTINE, pour se consoler : Enfin, du moment qu’elles admirent…

SUZETTE : Ah oui, vous êtes belle en statue !

LE SERVEUR : Encore plus belle.

MADAME EGLANTINE, changeant de sujet : Il faudrait finir de préparer ma valise. Je n’arrive pas à mettre la main sur le chemisier en dentelle.

(Elle va vers sa chambre.)

SUZETTE, la suivant : Vous n’avez pas voulu que je le range avec les autres parce qu’il est fragile !

MADAME EGLANTINE, entrant dans la chambre : Ah oui. Oui. Mais où l’as-tu mis ?

SUZETTE, entrant à son tour : C’est vous qui l’avez mis quelque part.

LE SERVEUR, au CROQUE : Il faut que je retourne travailler. Peut-être que tous les admirateurs de la statue voudront s’arrêter un moment pour se parler d’elle.

LE CROQUE : Des simples qui seront triples ?

LE SERVEUR, riant, partant : Non, j’ai  à regagner les plus. Des simples minis.

LE CROQUE, riant, tandis que LE SERVEUR sort : Mais puisque les plus sont sur la note de Madame Eglantine…

(Un court temps.)

SUZETTE, ressortant, maugréant : J’y suis pour rien, moi. C’est pas moi qui l’ai rangé.

LE CROQUE : Elle aurait perdu le chemisier ? L’appart n’est pourtant pas bien grand.

SUZETTE : Ou elle fait semblant pour m’incriminer.

LE CROQUE, railleur : Quel beau mot.

SUZETTE : Avec elle on apprend du vocabulaire, pas mal de beaux mots… et pas mal d’autres. Son Altesse vous fait attendre pour quoi ?

LE CROQUE : J’ai trouvé un nouveau pré-mort. Il faut qu’elle me dise ce que je vais en faire.

SUZETTE : Ouais, en voilà encore une histoire. Et celui-là dans son placard. Qu’est-ce qui le change en papillons bleus ?

MADAME EGLANTINE, ressortant de la chambre, le chemisier en dentelle à la main : Le plus beau des rêves, Suzette.

SUZETTE : Et quel est donc le plus beau des rêves ?

MADAME EGLANTINE : Celui de Dieu. Ah, j’ai retrouvé le chemisier mais il est un peu froissé.

SUZETTE, d’un ton sec : Ça ne m’étonne pas. J’arrangerai ça… tout à l’heure. Faut que je fasse la poussière ici, j’m’étais pas rendu compte. Y en a toujours plus que chez moi. (Elle a pris le chiffon à poussière. Comme MADAME EGLANTINE va rentrer dans la chambre: ) Et pour le Croque ? Vous lui répondez quoi ?

MADAME EGLANTINE : Je vais y rêver pour savoir ce que je  pense.

SUZETTE : Vous ne pouvez pas y réfléchir plutôt, comme tout un chacun ?

MADAME EGLANTINE, rentrant dans la chambre : Vu ce que ça donne en général, alors non.

II, 18. SUZETTE, au CROQUE : Eh bien moi je préfère réfléchir. Et en m’activant. Sinon, je m’endors.

LE CROQUE, farceur : Alors vous rêvez.

SUZETTE : …J’sais pas.

LE CROQUE, se remettant à marcher de long en large : Vous ne vous souvenez jamais de vos rêves ?

SUZETTE : Non… Ah si, une fois, je me souviens d’une fois. Je me suis réveillée en sueur, j’avais rêvé que je buvais, buvais à la fête de la bière - ah, une bonne bière ! - et j’m’croyais changée en tonneau.

LE CROQUE, froid : Passionnant.

SUZETTE : J’ai eu une sacrée peur. (Commençant d’enlever la poussière.) Et vous, vous vous souvenez de… Arrêtez de marcher tout l’temps… ça dérange la poussière… et moi aussi : ça m’énerve. (Un temps.) Et alors, vous ?

LE CROQUE, qui s’est arrêté de marcher : Pensée et rêve n’ont qu’un but pour moi, un but commun : trouver une issue.

SUZETTE, enlevant la poussière : Une issue à quoi ?

LE CROQUE : La vie-mort est un système, une logique, donc elle inclut une faille. Elle en a inévitablement besoin.

SUZETTE : Ah ? Pourquoi ?

LE CROQUE : Vous nous trouvez parfaits ?

SUZETTE, agacée par la question : J’ai quatre enfants, tous parfaits et d’une mère parfaite. Mais le père n’est pas parfait du tout.

LE CROQUE : Ah, il y a une faille.

SUZETTE : Et vous, vous avez des enfants ?

LE CROQUE : Seigneur, non ! Offrir des victimes à la mécanique ! Vie-mort ! Vie-mort ! Il faudrait stopper la mécanique en arrêtant de lui offrir des enfants !

SUZETTE, enlevant la poussière : …En théorie, j’dis pas non. Mais en pratique… mes quat’ gosses ont été et sont toujours… eh ben, mes quat’ bonheurs…

(Un temps.)

LE CROQUE : Enfin… vous croyez bien à quelque chose ?

SUZETTE : Ouais… ouiii… J’me pose - de temps en temps - sans en abuser - les grandes questions.

LE CROQUE : Ah…

SUZETTE : Pourquoi le temps il avance au lieu de reculer ? Ou : pourquoi i bouge au lieu de pas bouger ? Le monde tourne mais il n’arrive même pas à être rond ; les astres pullulent, comment on y fait l’ménage ? Les humains pullulent, les guerres n’arrivent plus à en limiter le nombre, les épidémies non plus, à cause des scientifiques ; j’vais tout de même pas, moi, faire le ménage d’humains ! Bref, les choses sont ce qu’elles sont, mais ça pourrait être pire, alors vaut mieux trouver qu’elles sont bien. Ou du moins, pas mal. Quant à Dieu, j’suis sûre de pas dev’nir papillons bleus. D’ailleurs, regardez le boulot que je fais, et refais, et refais, quelle barbe et quelle fatigue ! Si Dieu existait, oui je sais : le bon je veux dire, il n’aurait pas inventé la poussière.

MADAME EGLANTINE, ressortant de la chambre, qui a entendu SUZETTE; farceuse : Mais alors que feraient les femmes de ménage ?

(SUZETTE reste la bouche en « o », ne trouve pas de réponse, bat des bras comme un oiseau des ailes et se remet à épousseter mais en énervée.

Sonnerie. Elle va vite ouvrir.)

II, 19. JOY, entrant : Ah, Madame Eglantine, votre statue a rempli le square de curieux.

LE CROQUE : De ceux qui voient enfin.

SUZETTE : Et qu’est-ce qu’ils disent, ces curieux ?

JOY : Eh ben, que c’est curieux.

MADAME EGLANTINE : Personne ne regrette le bon temps où on voyait le dos de la statue ?

JOY : Oh non. Ils sont admiratifs. Mais moi ils m’empêchent de gérer mes relations. Ils jacassent pire que des pies et ils vont, viennent, repartent, reviennent. Alors je suis à vous plus tôt pour l’enregistrement.

MADAME EGLANTINE : Bien. (A SUZETTE.) J’ai fini de remplir la valise mais je ne peux plus la fermer.

SUZETTE : Le contenu dépasse de beaucoup ?

MADAME EGLANTINE : Oh oui.

SUZETTE : Vous pourriez prendre une plus grande valise…

MADAME EGLANTINE : Non. Elle serait trop lourde si j’ai un peu à la porter.

SUZETTE : Bien sûr. Je finis ici et j’arrive.

MADAME EGLANTINE, à JOY : Viens, tu vas passer la première robe.

(JOY la suit en enlevant son manteau. Elles entrent dans la chambre.)

SUZETTE, au CROQUE : C’est une gentille fille, cette Joy, et jolie, pas très maligne d’accord, mais l’argent elle y tient si peu qu’elle le donne en partie à Madame Eglantine, oui oui, je le sais, je suis sûre. Dans ces conditions, pourquoi faire la pute ?

LE CROQUE, tranquillement : Elle fuit son âme… Car elle en a une, je l’ai toujours ressenti, et je suis expert en âmes.

SUZETTE, levant les yeux au ciel par agacement : Bououou…

(Elle se remet à épousseter.)

LE CROQUE : Je crains bien que Madame Eglantine ne me fasse tellement attendre que… pour que je comprenne que… c’est non.

SUZETTE : Non pour quoi ?

LE CROQUE : Pour mon évasion.

SUZETTE, entre ses dents : Et ça r’commence !

LE CROQUE, pour lui-même surtout : On naît sans but. On se rend compte peu à peu qu’en-dehors de notre programme animal, il n’y a rien à faire. Alors on invente; on crée des illusions de devoirs, de nécessités absolues, de réussites sociales, et cetera. Mais un jour on se retrouve entouré de ces oiseaux-illusions sur le sol agonisant, essayant encore de battre des ailes, pitoyables. Et tu sens le vide. Ton vide. Et sur les cadavres de tes illusions tu commences à réfléchir.

SUZETTE, moqueuse : C’est là votre faiblesse.

LE CROQUE : Petit à petit, on comprend. On démonte les apparences du monde, et…

MADAME EGLANTINE, sortant à moitié de la chambre : Ah, Croque, pour ce que vous me proposiez, c’est d’accord.

LE CROQUE, le cœur battant : Et pour… l’autre…?

MADAME EGLANTINE, finissant d’entrer : D’accord pour tout. Une enveloppe doit déjà vous attendre chez vous.

LE CROQUE, ivre de joie : Ah !… Merci, Madame Eglantine, merci !

(Et il s’en va à grandes enjambées.)

SUZETTE, à MADAME EGLANTINE : Quel illuminé, celui-là !

MADAME EGLANTINE, taquine : Ouiii… mais en quel sens ?

(SUZETTE reste la bouche en « o » pour une réponse qu’elle ne trouve pas, bat des ailes, jette son chiffon à sa place d’un geste énervé et va vers la chambre.

MADAME EGLANTINE rit, mais d’un rire léger, enfantin.)

III, 20. (JOY ressort de la chambre, en robe d’été à grosses fleurs. Elle porte sur un bras d’autres vêtements. Pendant ce temps MADAME EGLANTINE déplace la caméra sur haut pied, met en marche l’écran télé.

JOY laisse tomber les vêtements sur le fauteuil proche de la caméra.)

MADAME EGLANTINE : Sur un accoudoir. Toi, tu t’assieds et tu présentes les vêtements un à un avant de les essayer.

(JOY obéit. Elle pousse les vêtements sur un accoudoir et s’assied.)

J’enregistrerai mes commentaires de présentation plus tard. Vas-y. Regarde les vêtements; commence par le maillot de bains rose, étire-le,  place le soutien-gorge sur toi en le maintenant d’une main. Va t’admirer dans le miroir. Reviens t’asseoir. Regarde la caméra avec un sourire heureux. Passe au vert… Allez, à l’orange et mauve… Lève-toi. Admire ta robe sur toi, marche un peu sur la droite, sur la gauche… Souris à la caméra…Reviens au fauteuil. Laisse-toi tomber de façon à ce que la robe remonte un peu… Ah, un peu plus !… On recommence…. (JOY obéit.) Bon… Choisis la robe décolletée bleue à rayures noires. Tu te lèves. Tu enlèves la robe à fleurs. (JOY obéit. Elle est en sous-vêtements à petites fleurs bleues et roses.) Tu te détournes de la caméra… par pudeur… Tu mets l’autre robe… Tu regardes la caméra et tu souris… Plus… Plus grand le sourire !… Et naturel surtout !… Ça ira… Tu trottines joyeusement jusqu’au miroir… Tu minaude mais pas trop… mais pas trop !… Tu reviens… Tu marches un peu, à droite, à gauche, tu regardes la caméra, tu lui souris. Allez, tu te laisses tomber sur le fauteuil… Parfait… Tu choisis la…

(Sonnerie longue.)

Ah, zut !

(Elle stoppe tout en appuyant sur les boutons.)

III, 21. SUZETTE réapparaît, courant presque : J’y vais, j’y vais. (Elle disparaît dans l’entrée.) Qui c’est ?

VOIX D’HOMME - on reconnaît celle du POLICIER : C’est encore nous.

VOIX DE SUZETTE : Nous qui ?

VOIX DE FEMME - on reconnaît celle de la POLICIERE, peu amène : La police.

(SUZETTE réapparaît, les yeux ronds, et regarde MADAME EGLANTINE.)

MADAME EGLANTINE : Bien sûr, laisse-les entrer.

(LA POLICIERE entre la première en toisant SUZETTE, LE POLICIER suit piteusement. SUZETTE ferme les portes.)

LA POLICIERE, voyant JOY : Tiens, Ernestine, ici !

JOY, humblement : Joy, s’il vous plaît.

LA POLICIERE, hypocritement : Ah bon, tu es en plein travail alors ?

JOY, presque fièrement : Je suis modèle pour la collection de Madame Eglantine.

MADAME EGLANTINE, au POLICIER, gentiment : A ton air, on dirait que ça a été dur pour toi ?

LE POLICIER, piteusement : Oh oïe oïe.

LA POLICIERE, à MADAME EGLANTINE : Et j’ai un papier officiel, cette fois !

(Elle le tend à MADAME EGLANTINE qui le prend et le lit.)

SUZETTE, à JOY : Ah, eh ben, Joy c’est pas ton vrai prénom ?

LA POLICIERE, au POLICIER : Vas-y collègue, et cherche bien, n’oublie aucun espace… (A MADAME EGLANTINE.) pour le cas - on l’a déjà rencontré - où le corps aurait été coupé en morceaux.

(LE POLICIER s’exécute avec toute la mauvaise volonté possible. Arrivé au fauteuil sur lequel s’asseyait Joy, il soulève les vêtements un à un, les palpe… pour bien vérifier. A chaque fois il fait des « non » grotesques de la tête.)

SUZETTE, à JOY, avec son insistance bornée habituelle : C’est pas ton vrai prénom ?

MADAME EGLANTINE, agacée, à SUZETTE : Stop, toi ! Tu n’es pas sourde que je sache ! D’ailleurs, comme il est bien écrit sur ce papier, je ne me nomme pas vraiment Eglantine, moi non plus.

SUZETTE, stupéfaite : Ah bon ?!

MADAME EGLANTINE, regardant le POLICIER qui, attiré par son regard, arrête ses fouilles scrupuleuses : Je l’ai choisi parce que j’aime cette petite fleur des jardins, toute blanche et toute simple, elle correspond à ma personnalité même, tu vois ? J’suis comme ça. Voilà.

(LE POLICIER regarde EGLANTINE avec admiration.)

LA POLICIERE, au POLICIER, agacée : A la cuisine, maintenant.

(Il obéit.)

SUZETTE, timidement : Madame Eglantine ? Est-ce que je vais finir la valise ?

LA POLICIERE : Tiens, on s’en va ?

MADAME EGLANTINE : A ma campagne, simplement.

LA POLICIERE, d’une politesse affectée : Oh, mais c’est capital. N’interrompez pas vos préparatifs pour nous.

MADAME EGLANTINE, d’un ton un peu supérieur : Le capital, c’est-ce qui attend le mieux. Le sans-grande-importance risque de faire le fier et de s’en aller, mais le capital, malheureusement en général,  reste et pas moyen de s’en débarrasser.

LA POLICIERE : Merci de ta leçon, Eglantine.

MADAME EGLANTINE : Je me souviens bien de toi… Marguerite. C’était ta première enquête.

LA POLICIERE, agacée : Ça va !…

LE POLICIER, sortant de la cuisine : Rien dans la couisine, couiisine !

LA POLICIERE, sèchement : La chambre.

(Il obéit.)

SUZETTE, sans se décider à le suivre parce qu’elle veut entendre tout ce qui se dit : Vous ne dérangez rien, hein ! (Avec un gros effort.) S’il vous plaît.

MADAME EGLANTINE, à la cantonade, fort : A cette époque, j’étais en couple avec un couple… et je m’enrichissais, pour leur faire plaisir, de leur argent. V’là Margot qui débarque sur la Côté d’Azur dans le poste de police là où nous bivouaquions tranquilles; et s’met dans la caboche l’idée de faire carrière en coinçant des délinquants de luxe. Au fait, (Droit dans les yeux de la POLICIERE.) t’en es où, maintenant ?

(Elle se dirige vers son appareil à musiques, appuie rapidement sur des touches, on entend une chanson extraite de l’opérette « Là-haut ! », paroles d’Albert Wuillemetz, musique de Maurice Yvain :

Si vous n‘aimez pas ça,

N‘en dégoûtez pas les autres;

J‘n‘ai pas sur ce point-là,

Le même avis que le vôtre…)

LA POLICIERE, est venue vivement à l’appareil et appuie sur la touche Stop; dans un souffle : N’en fais pas trop… Adrienne… (Elles sont face à face, très proches.) Je ne pourrai pas t’arrêter, moi, mais le temps le fera - et sa prison est éternelle.

LE POLICIER, ressortant de la chambre : Rien rien rien.

(MADAME EGLANTINE se met à rire, d’un rire violent, insultant.)

LA POLICIERE, au POLICIER : La terrasse !

(Il obéit.)

LE POLICIER, chantonnant sur l’air de la chanson entendue précédemment : Rien rien rien rien rien Rien rien …

LA POLICIERE, qui est allée y voir comme si on ne pouvait pas lui faire confiance : En effet… Ah, et ce placard, ici, tu ne l’as pas vu ?

(Elle l’ouvre.)

LE POLICIER, émerveillé : Plein de papillons bleus !

LA POLICIERE, émerveillée mais qui veut le cacher ; Un élevage de papillons bleus dans un placard, c’est peut-être illégal ? Je le noterai dans le rapport.

LE POLICIER : On a fini.

LA POLICIERE : …Bon. (Vaguement du côté de MADAME EGLANTINE.) On s’en va.

(LA POLICIERE part la première. Sourire et petit salut du POLICIER à MADAME EGLANTINE en suivant la POLICIERE.

SUZETTE va refermer les portes.)

SUZETTE, rentrant : Dites donc, Madame Eglantine, les apparences sont trompeuses !

MADAME EGLANTINE, ironiquement : Les apparences sont des apparences.

(SUZETTE ne trouve rien à répondre et retourne dans la chambre.)

III, 22. JOY, qui est restée muette pendant la vraie ou fausse perquisition : …Madame Eglantine ? On reprend la présentation ?

MADAME EGLANTINE, hésitante : …Non… L’heure tourne ; tant pis. Tu peux remettre tes propres vêtements… et remporte ceux-là dans la chambre.

(MADAME EGLANTINE semble avoir une idée en tête, tantôt elle grimace légèrement, tantôt elle sourit, a un petit rire…)

VOIX DE SUZETTE, à JOY : Donne voir ces habits !… Aaaah…. Chics, hein, sont chics ! J’vais parler d’la gamme de prix avec elle, faut pas effaroucher les clientes, juste les tondre.

VOIX DE JOY : Mais ça t’concerne en quoi ?

VOIX DE SUZETTE : En son absence c’est moi qui vends. Avec mes vingt pour cent j’ai pas b’soin d’êt’ payée ici, je suis la femme de ménage qui gagne le plus !… (Se marrant.) sans êt’ payée.

VOIX DE JOY, ne sachant qu’en penser : Oh…

VOIX DE SUZETTE, sur le ton de la connivence : Et en son absence, je m’occupe aussi de l’appart. (Elle rit.)

(JOY ressort. Elle a passé son manteau.)

MADAME EGLANTINE, la voyant : Ah, Joy, s’il te plaît, ouvre la porte-fenêtre de la terrasse. (Bruit de pluie et de vent.) Maintenant, la porte du placard à ta gauche.

(Les papillons bleus s’échappent.)

SUZETTE, qui a entendu et accourt : Oh, que c’est joliiii !

JOY, fascinée : Merveilleux. Madame Eglantine, est-ce que je pourrai devenir comme ça moi aussi après ma mort ?

MADAME EGLANTINE : J’espère mieux pour toi, Ernestine. Beaucoup mieux.

SUZETTE, qui s’est rapprochée de la porte-fenêtre : Ni la pluie ni le vent ne semblent les gêner !

MADAME EGLANTINE : Parce que ce sont des papillons de rêve, Suzette.

SUZETTE : …Ah, ben oui.

(Les papillons sont tous partis. SUZETTE regarde dans le placard, en referme la porte et, après un dernier coup d’œil dehors, referme la porte-fenêtre.)

JOY, timidement, à MADAME EGLANTINE : Je peux revenir vous voir demain, Madame Eglantine ?

MADAME EGLANTINE : Je crois que l’on va se revoir avant.

JOY, les yeux brillants : Vraiment ? Ah… j’aurais peut-être dû regarder les résultats avant de venir. J’y cours !

(Elle court en effet en sortant, elle oublie même de refermer complètement la première porte.)

SUZETTE, refermant pour elle : En voilà encore une, d’allumée ! Il y a décidément que des bizarres autour de vous.

MADAME EGLANTINE, ironique : Et toi ?

SUZETTE : Moi ? J’ai quatre enfants et un mari, poivrot, drogué aux drogues dites douces, fumiste, menteur : normal quoi.

(Petit rire de MADAME EGLANTINE.)

MADAME EGLANTINE : La valise, où en es-tu ?

SUZETTE : Elle a encore un peu d’embonpoint mais elle maigrit.

MADAME EGLANTINE : Ah, à mon tour d’ aller l’y aider. Toi, prépare une petite collation pour deux : mon thé spécial et cetera. A dose forte, le thé - j‘ai peu de temps… Tu la poseras sur cette table. (Elle désigne celle où était la théière antérieurement.)

SUZETTE : Ah ?.. Comme d’habitude. (Allant vers la cuisine. Criant: ) Sale habitude quand même !

(MADAME EGLANTINE sourit.)

III, 23. (MADAME EGLANTINE choisit sur son appareil à musiques et appuie sur Marche. On entend le début des « Carmina Burana » de Carl Orff.

Elle chante en même temps, à petite voix, juste et avec les paroles qu’elle connaît donc parfaitement.)

MADAME EGLANTINE :

O Fortuna

Velut luna

Statu variabilis

Semper crescis

Aut decrescis

Vita…

(Elle s’est rendue dans la chambre en chantant.

SUZETTE sort de la cuisine avec un plateau sur lequel on voit théière, tasses etc… Elle entend la musique et se met à chanter aussi. De sa voix aigrelette. Elle chante fort, faux, et, évidemment, ne connaît pas les paroles.)

SUZETTE :

La la la la

La la la la

… (etc)

(Mais elle chante avec entêtement, obstination : elle ne se laisse pas perturber par les paroles et la vraie musique.

Elle reporte le plateau dans la cuisine.

MADAME EGLANTINE ressort de la chambre en chantant toujours, juste et avec les paroles en Latin - elle vient regarder le chemisier en dentelle devant la porte-fenêtre de la terrasse à la lumière du jour. Puis elle retourne dans la chambre.

SUZETTE ressort de la cuisine en chantant des « la la la la ».

Elle va entrer dans la chambre quand :

Sonnerie.

Elle va vite dans l’entrée.)

III, 24. VOIX DE SUZETTE : Ah, c’est vous. Faut vous placer bien devant l’œilleton. Pas su’ l’côté.

VOIX DU DIRECTEUR, agacé : Bon, bon. J’ai juste deux mots à dire à Madame Eglantine. J’ai dû amener - il attend en bas - un type qui aimerait la voir.

SUZETTE, rentrant : C’est pas le Croque qui amène les visiteurs d’un soir ?

LE DIRECTEUR, entrant : Il a disparu. Il est introuvable.

SUZETTE, frappée : Disparu ? Oh…

MADAME EGLANTINE, sortant de la chambre : Ah oui, directeur, désolée ; n’est-ce pas, vous ne m’en voulez pas ? Faites-le monter. Au revoir. Et bon passage aux quatre étoiles !

(Elle rentre dans la chambre.)

SUZETTE, au DIRECTEUR : Dites donc, c’est p’t’êt’ pas bien beau c’que vous faites là ?

LE DIRECTEUR, mécontent, ressortant : Oui, ben, je tâcherai d’être un saint dans une autre vie, dans celle-ci je suis trop occupé, j’ai pas l’temps.

(Il est parti.)

MADAME EGLANTINE, ressortant de la chambre, à SUZETTE : Il n’y a plus que le chemisier en dentelle qui refuse obstinément de laisser fermer.

(Elle arrête la musique.)

SUZETTE : J’y vais. Il a intérêt à m’obéir, çui-là ! Ah mais !

(Sonnerie. SUZETTE se précipite pour ouvrir. Grimace amusée de MADAME EGLANTINE.)

III, 25. (Entrée d’un homme d’une quarantaine d’années, solide, banal. Son aspect est le même que celui de l’homme du début - un même acteur joue les deux.

SUZETTE, qui referme les portes derrière lui, avec bruit parce qu’elle ne pense qu’à bien l’examiner, se rend ensuite dans la chambre.)

SUZETTE, à mi-voix, en passant à côté de MADAME EGLANTINE : Il a une tête à faire peur.

MADAME EGLANTINE, à mi-voix, d’un ton rêveur, toisant l’homme : Quelle belle trogne de tueur de christ. (SUZETTE entre dans la chambre. MADAME EGLANTINE à l’homme: ) Nous avons un ami commun, il a tenu à ce que nous nous rencontrions. Bonjour.

L’HOMME : Bonjour, Madame. Le directeur nous a laissés seuls, excusez-le : c’est bien léger de sa part. Indélicat même. Pour une première entrevue…

MADAME EGLANTINE, s’amusant : Oui, une première…

L’HOMME : Une union entre deux êtres a besoin de certitudes, il faut de nombreuses rencontres, des discussions sincères…

MADAME EGLANTINE, étonnée : Une union ?

L’HOMME : Malgré mes quarante-neuf ans neuf mois et neuf jours… (Il rit. MADAME EGLANTINE rit aussi.) je ne me suis encore jamais marié.

MADAME EGLANTINE : Ah oui ?

L’HOMME : Et vous ?

MADAME EGLANTINE, pour qui cette question est inattendue dans ces circonstances : Bof… Couci-couça.

L’HOMME, riant : Aah… Mais un passé d’amour sincère ne me fait pas peur. Le passé est le passé. Seule la sincérité dans le présent compte.

MADAME EGLANTINE : …Ça, la sincérité…

L’HOMME, lui tendant la main : Je me prénomme Marcel.

MADAME EGLANTINE, touchant et considérant cette main, admirative : Oh, quelle pogne tu as. Bonjour, Marcel. Tu sais que je suis Eglantine ?

MARCEL, qui se veut galant et raffiné : Ce prénom est tellement charmant.

MADAME EGLANTINE, un peu méprisante : Tellement qu’il me sert aussi de nom.

MARCEL : Ah ?

MADAME EGLANTINE, familière et se rapprochant de lui : Mais toi, chéri, t’as un nom ?

MARCEL, éberlué par le brusque changement de MADAME EGLANTINE : Bien sûr, je me nomme…

MADAME EGLANTINE : Eh, on s’en fout. Que je t’examine plutôt… Oh oui, tu es bien un sans-âme…

MARCEL, riant : Sans âme ? Oh, les âmes, vous ne croyez pas à ce truc-là ?

MADAME EGLANTINE, le flairant : Et un pré-mort. Je sens la mort qui monte déjà en toi…

MARCEL : Voyons, Eglantine, je suis en pleine forme ! En pleine forme !

MADAME EGLANTINE : As-tu déjà été heureux, Marcel ?

MARCEL : Ben… oui… un peu… comme tout le monde.

MADAME EGLANTINE : Non, moi je parle du vrai bonheur, un bonheur total, dévastateur, destructeur. Le bonheur qui est le paradis. Le bonheur que l’on ne pourrait se consoler d’avoir perdu.

MARCEL : On ne se console jamais d’un bonheur perdu.

MADAME EGLANTINE : Alors, il faut mourir dans le bonheur.

MARCEL, riant : Ah oui, comme ça on ne le perd pas… mais il vous perd.

MADAME EGLANTINE : N’est-ce pas la plus belle des morts possibles, pour un sans-âme, mourir dans le bonheur total en croyant que l’on a atteint le paradis ?…

MARCEL : …Peut-être…

MADAME EGLANTINE : Le paradis, le règne de Dieu. Rêves-tu du paradis, chéri ?

MARCEL : Ma foi… je dois avouer… Même les esprits forts chutent parfois, alors moi…

MADAME EGLANTINE : Une chute au paradis. Tu es adorable, chéri.

MARCEL : Oh…

MADAME EGLANTINE : Eh bien, ton destin t’a amené ici. Tu viens d’entrer dans ton rêve de Dieu. (Changeant de ton.) Ah, il faut que j’aille passer une robe qui convienne mieux à la situation.

(Elle va rapidement dans la chambre.

MARCEL reste seul, éberlué.

Sonnerie.)

III, 26. (SUZETTE sort de la chambre et court ouvrir. Elle revient en courant toujours. Derrière elle entre JOY, qui ferme les portes. A la différence des fois précédentes, elle est radieuse.)

JOY, voyant l’homme : Bonjour.

MARCEL : Madame Eglantine va revenir, elle est allée - je ne sais pourquoi - changer de tenue.

JOY, le toisant, malicieusement : Pour une robe qui en ait moins ?

MARCEL, étonné : Qui ait moins de quoi ?

JOY, criant : Madame Eglantine, je suis si heureuse !

MARCEL : Tiens. On dirait, décidément, que c’est l’appart du bonheur, ici.

(JOY le regarde et rit.)

MADAME EGLANTINE, ouvrant la porte de la chambre, à SUZETTE : Tant pis pour le chemisier en dentelle. Enlève-le. Je le laisse. Et ferme cette valise ! (A JOY: ) Une heureuse nouvelle, Joy ?

(MADAME EGLANTINE paraît en pleine lumière; elle a remis la robe du début. Elle est superbe. MARCEL en reste fasciné.)

JOY : La nouvelle est si belle, si belle, Madame Eglantine. Il n’y a plus de doute : je vais avoir un enfant !

(SUZETTE sort à demi de la chambre pour ne rien manquer.)

MADAME EGLANTINE : …Tu as fait tes choix ?

JOY : Je veux redevenir Ernestine.

(Un temps.)

MADAME EGLANTINE : Tu sais ce que le Croque aurait dit ? : Elle trouve son bonheur dans le malheur futur d’un enfant.

(Court silence. Elle fixe JOY d‘un œil d‘aigle.)

JOY, au bord des larmes : Ooh… Et vous, Madame Eglantine, que dites-vous ?

(Court silence. MADAME EGLANTINE tient JOY sous son regard comme si elle entrait dans sa tête. Enfin: )

MADAME EGLANTINE : Tu changes de look, complètement d’aspect… (Allant vers la commode.) Dès demain, tu te rends dans la boutique rue Simonin, où tu as souvent fait des achats…

JOY, timidement : Justement, le gérant me connaît, il ne voudra pas de moi comme vendeuse.

MADAME EGLANTINE, sortant une enveloppe d’un tiroir de la commode : Il n’y a plus de gérant. (Lui tendant l’enveloppe.) Il y a toi.

JOY, à la fois stupéfaite et ravie : Je suis gérante ?

MADAME EGLANTINE, calmement, les yeux dans les yeux de JOY, comme si elle l’hypnotisait, d’une voix douce, insinuante : Le magasin est à toi… Tous les papiers sont dans l’enveloppe… Croyais-tu vraiment que je te prenais de l’argent pour moi ?

JOY, mentant mal : Oh… non, Madame Eglantine. Bien sûr que non.

MADAME EGLANTINE, le regard amusé : C‘est bien à toi…Va maintenant… Bonne chance, Ernestine.

ERNESTINE, partant, rayonnante : Merci, Madame Eglantine, merci.

(Elle sort.)

SUZETTE, s’avançant de la chambre : Ça, c’est bien, c’que vous avez fait, Madame Eglantine, c’est bien !

MADAME EGLANTINE, sarcastique : Ça dépend.

SUZETTE : Ça dépend de quoi ?

MADAME EGLANTINE, avec une certaine hauteur méprisante : De l’enfant.

SUZETTE, ahurie : De l’enfant ?

MADAME EGLANTINE : Qui sait ? J’ai peut-être sauvé un tueur en série ?

(Elle se met à rire, d’un rire amer et violent.

SUZETTE reste bouche bée.

Sonnerie.)

III, 27. (SUZETTE va ouvrir.

Elle revient suivie d’un coursier.

Il va droit à MADAME EGLANTINE, ouvre un écrin qu’il lui présente.

MADAME EGLANTINE jette un simple coup d’œil au contenu de l’écrin. Elle semble lointaine. Enfin elle tend légèrement le bras gauche, sans le plier.

Le coursier met un genou en terre et lui met une montre étrangement brillante, peut-être à cause de diamants, mais avec des éclats bleutés; luxueuse à coup sûr - les mimiques de SUZETTE qui s‘arrange pour la voir de près, le prouvent.)

LE COURSIER : Voilà. Vous pouvez de nouveau être reine là-bas pendant six mois, Madame.

(Il se relève et part.

MADAME semble perdue dans un rêve.)

MARCEL, bas, à SUZETTE : Qu’est-ce que ça veut dire ?

(MADAME regarde enfin la montre en pliant lentement le bras.)

MADAME, bas, pour elle-même : Ah… elle ne fonctionne pas encore… J’ai jusqu’à demain…

SUZETTE, à MARCEL, bas, d’un ton ambigu : Vous aimez les papillons ?

MARCEL, stupéfait de la question : Les papillons ?… Pourquoi ?

MADAME redevenant MADAME EGLANTINE, d’un ton neutre, sans regarder personne : Tout est en ordre, Suzette ?

SUZETTE : Tout est en ordre… Madame.

MADAME EGLANTINE : Au revoir… (SUZETTE regarde MARCEL, hésite. MADAME EGLANTINE, presque crié, brutalement: ) Va-t’en !

(SUZETTE pince les lèvres et part.)

III, 28. (MADAME EGLANTINE lève lentement les yeux sur MARCEL.)

MADAME EGLANTINE, d’une voix douce, insinuante : Je veux te donner le bonheur parfait.

MARCEL, voulant plaisanter : Parfait ? Je n’en demande pas tant. Un zeste me suffit.

MADAME EGLANTINE, qui semble dans un état second plutôt que plaisanter : Je ne sais pas s’il y en a, Suzette ne pense jamais au citron.

MARCEL, perdu : Le citron…

(MADAME EGLANTINE se dirige d’un pas de somnambule vers le projecteur de ronds colorés, le met en marche. Puis va éteindre la lumière centrale.)

MADAME EGLANTINE, d’un ton monocorde : On va boire le thé… Puis on va danser… Puis tu seras totalement heureux.

MARCEL : Mais je… Il vaut peut-être mieux que…

(Il regarde MADAME EGLANTINE aller à l’appareil à musiques. Elle met une musique de danse, celle du début.)

MADAME EGLANTINE, comme dans un songe : …Boire le thé.

(Elle va  remplir une tasse et l’apporte à MARCEL.)

MARCEL : Oh, moi, le thé… Non merci.

MADAME EGLANTINE, d’une voix douce, insinuante : Bois… chéri…

MARCEL : Je vous avoue, non, moi… je n’aime pas le thé…

MADAME EGLANTINE, en furie , criant : Bois !

(Elle lui attrape la tête et, comme il ne s’y attend pas, réussit à lui verser le thé dans la bouche. Il se dégage.)

MARCEL : Mais qu’est-ce qui vous prend ? Vous êtes folle ! En voilà… des… fa… façons…

(Le thé produit un effet rapide.)

MADAME EGLANTINE, jetant la tasse vide de côté : Maintenant on va danser. Viens, chéri. Allez, on danse.

(Elle se met à danser, élégamment.)

MARCEL : N… N… Non.

MADAME EGLANTINE, lui soufflant : Oui.

MARCEL : …N… Oui.

MADAME EGLANTINE, durement, presque crié : Danse !

(MARCEL se met à danser, en ours pas savant.)

MARCEL : Oui.

MADAME EGLANTINE : Tu m’aimes, chéri, n’est-ce pas ?

MARCEL : Tu m’ai…

MADAME EGLANTINE, le reprenant doucement : Je t’ai…

MARCEL, docilement : …Je t’ai.

MADAME EGLANTINE : …me.

MARCEL : Me.

MADAME EGLANTINE : Très bien, mon amour. On danse, on danse, on danse !… Et ensuite, enfin, ce que tu n’osais espérer… tu vas être parfaitement, totalement… heureux !

(Noir.)

 

FIN